Skyrock: récit d’une perte d’influence

Autoproclamée « première sur le rap », la radio parisienne a perdu au fil des transformations le caractère iconique qui la caractérisait. Fragilisée par l’ère du streaming et par le recul du nombre d’auditeurs chez les jeunes, elle n’a surtout pas su s’adapter à de nouvelles tendances de fond; elle qui avait pour habitude de les lancer.

Station incontournable des années 2000, Skyrock peut se targuer d’avoir longtemps fait la pluie et le beau temps dans le paysage du rap francophone. Canal de diffusion massive d’un genre musical dont elle a accompagnée la banalisation, elle a longtemps bâtie son succès sur la popularité de ses émissions diffusées en soirée; autant que sur un statut de filtre à tendances et à talents. Un monopole peu à peu déconstruit par une stratégie qui vise désormais plus à conserver l’intérêt de la génération qui a vécu son apogée, qu’à conquérir le coeur de la jeunesse actuelle. C’est un fait, la station séduit et fidélise aujourd’hui bien plus largement la tranche 25-50 ans que celle des moins de 25 printemps. Une évolution qui n’est en rien pour déplaire à ses annonceurs, persuadés du plus grand pouvoir d’achat de cette portion d’auditeurs. Si son audience générale s’est maintenue à un niveau plutôt stable au cours des derniers mois, il serait trompeur que de s’y fier pour évaluer le poids moral de Skyrock aujourd’hui. Prise de vitesse par les plateformes de streaming et par la généralisation de la musique en ligne, elle a aussi grandement souffert des évolutions du rap francophone depuis 2011. Avant de revenir plus en détail sur la grande transformation de la production musicale au cours de cette période, il est intéressant de s’attarder sur le modèle économique actuel de l’antenne. Face au catalogue quasi infini des Deezer et autres Spotify, plateformes ayant déjà séduit près de trois millions de français, la programmation s’est recentrée sur les contenus les plus commerciaux qui soit; avec un certain intérêt pour les stars mondiales que fournit à tour de bras l’industrie américaine. Un positionnement, qui lui permet en apparence de limiter la prise de risque financiers, mais aussi de se présenter comme interlocuteur privilégié lorsqu’il est question d’organiser les dates françaises d’artistes internationaux sûrs de faire salle comble à chaque étape. Une casquette de logisticien relativement peu connue du public, mais qui permet à la structure de toucher une partie de la recette générée par ces tournées XXL.

Kendrick Lamar se produira à l’Arena en partenariat avec Skyrock cette année   (Crédits: Views)

De manière générale, difficile de blâmer l’évolution dans la vision stratégique de Skyrock. Comme ses nombreuses concurrentes, l’entreprise de la rue Greneta doit faire face à la désertion des ondes par une partie de plus en plus importante du public rap. Comme ses rivales musicales, il lui est désormais difficile d’imposer publicité et morceaux choisis; alors même que ces derniers sont accessibles gratuitement et en instantané, sur les supports ayant peu à peu réduit la place de la radio dans nos existences. Cependant, la radio dite « libre » a aussi perdu en crédibilité et en adhésion sur son terrain de prédilection: la sélection artistique. Accusée par une frange du public rap d’avoir renoncé à son rôle de tremplin pour les artistes français méritants, Skyrock peine de plus en plus à cacher ses liens avec les plus grands labels européens. Véritable relai promotionnel des contenus de ces derniers, elle est aussi largement critiquée pour le silence de plomb dont elle entoure le plus souvent la production indépendante et les artistes membres de petits labels. Un silence qui n’a pas toujours existé, mais qui s’est notamment installé au fil des suppressions d’émissions spécialisées, toutes décidées années après années par la direction.


Le fameux planète rap de PNL en 2015

C’est d’ailleurs à travers le voile pudique dont elle a longtemps couvert la discrète production indépendante que l’on distingue la principale cause de sa perte d’influence: ceux-là même qu’elle s’est longtemps permis d’ignorer sont à l’origine du large regain d’intérêt pour le hip-hop en France. Pour preuve, la génération de sud-parisiens, à l’envergure nationale et au succès commercial colossal, qui oeuvre depuis une demi-douzaine d’années au sommet de l’innovation artistique tout en ayant été écartée de la playlist Skyrock à ses débuts. Plus grave, des artistes dont le positionnement musical et marketing est tout à fait semblable à celui de rappeurs ayant fait les beaux jours de Skyrock, se sont eux-aussi opposé plus ou moins directement à cette dernière. Outre le duo PNL, aux statistiques littéralement ahurissante, le médiatique belge Damso ne s’est pas privé de dénoncer publiquement l’hypocrisie de l’antenne parisienne et de boycotter en conséquence l’ensemble des émissions auxquelles il était convié dans leur locaux. Des critiques et interrogations légitimes, qui font écho à une contestation plus ancienne; portée par un certain nombre de rappeurs de tous les horizons et de toutes les époques. Dans une ère de grande proximité entre les artistes et leur public, la protection toute relative offerte par Skyrock ne fait d’ailleurs plus rêver ni les artistes établis ni les jeunes pousses. A l’heure de l’instantanéité des réseaux sociaux, tous cherchent à se libérer des carcans d’antan et de leurs exigences en terme d’apparitions au travers de médias classiques. Quoi qu’il en soit, il colle de plus en plus à la radio ayant misé tôt sur le rap, une image peu enviable de porte-drapeau d’un circuit à bout de souffle. Les artistes d’un seul album sont en effet de moins en moins plébiscités; tout comme ceux à l’identité artistique effacée derrière la perpétuation des clichés longtemps perçus comme nécessaires et encouragés par la structure. Les instants véritablement marquants de musique sont de plus en plus rares à l’antenne de Skyrock; et seule l’émission Planète Rap jouit encore d’une certaine reconnaissance malgré une qualité hétérogène de contenu. Pourtant en situation de quasi-monopole sur son segment la radio parisienne présente les signes d’un recul inexorable, venu certainement sanctionner une certaine incapacité à assumer ses choix éditoriaux. Ni l’esprit du rap commercial ni son pendant le plus pointilleux ne se sont éteint, on peut légitimement s’interroger sur celui de Skyrock.

By |2019-02-02T12:13:49+01:00février 24th, 2018|Articles de fond (Industrie), Industrie (Catégorie)|0 Comments