Aux origines du S-Crew

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Premier album du S-Crew et sorti le 30 septembre 2013 Seine Zoo est le premier coup d’éclat médiatique purement musical du groupe. Accompagné d’une série de freestyles Planète Rap (dont le plus impressionnant est certainement celui enregistré le jour de la sortie), il marque aussi dans ce domaine le début d’une tradition qui sera perpétuée à chaque sortie d’un projet estampillé du nom de L’Entourage. Très complets, ces 16 titres hors bonus demeurent comme l’un des ensembles les plus convaincants des dernières années pour les raisons que nous allons développer dans ce premier épisode des retours sur albums.

Mis en avant dés le stade de la pochette, l’inspiration japonaise des quatre amis se développe petit à petit à mesure que les pistes s’enchaînent. C’est d’abord sur Aéroplane que l’on découvre cette fascination pour le pays du soleil levant. Outre l’instrumentale inspirée de la B.O. du célèbre film d’animation nippon Mon voisin Totoro, ce titre très travaillé est clairement inspiré de la culture nippone. Ces références, se retrouvent aussi dans le clip de Maccain, notamment au niveau des costumes utilisés et des multiples allusions historiques aux arts martiaux et au mode de vie japonais en général. Délaissé par la suite, cette facette du projet marque son retour avec Ma force, huitième piste, très référencée elle aussi et organisée autour d’un sample de Dragon Ball Z faisant références à certains haricots aux vertus extraordinaires: les … Senzu.

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Si ce coté japonais, très important dans l’esprit du groupe s’atténue au fil des morceaux, c’est avant tout lié au fait que Seine Zoo est un album assez sombre. L’intro (très inventive) est d’ailleurs un aperçu assez fidèle de cette ambiance générale, s’y mélangent références au quotidien du groupe et théories extravagantes sur ce fameux zoo parisien qui serait traversé par la Seine.

« On a du vécu à revendre des thunes à reprendre
La rage dans le ventre on chante le début d’la revanche »

 Du vécu 

Le premier vrai morceau dans cette veine est Du Vécu, titre charnière de l’oeuvre du S-Crew, tout aussi obscur que touchant. En évoquant leurs passés respectifs avec beaucoup d’intensité et de sincérité, les quatre rappeurs se permettent aussi d’y balayer les critiques un peu faciles sur leur supposé manque de crédibilité. Même Framal vient y casser son image de personnage irréfléchi construite à l’occasion des Rap Contenders, tandis que Nekfeu s’impose définitivement comme le leader artistique de la bande. C’est d’ailleurs le même type de couplets très construits qui sera repris sur Couteau Noir, extrait très bien accueilli par le public et calqué sur un thème similaire. Cette accumulation de noirceur se poursuit avec Rien d’exceptionnel, récit tristement objectif de la déprime des lendemains de soirées; et avec Mon 75 sur lequel on aura l’occasion de revenir plus bas. Enfin, les derniers morceaux à ranger dans cette catégories sont aussi ses deux meilleurs représentants: Déçus par la vie et Bonheur Suicidé. Si les caractéristiques du featuring avec la Scred Connexion sera elles-aussi développé plus bas, le second de ces titres est une vraie réussite. Seule narration du projet, cette histoire mouvementée est mise en relief par l’alchimie née du rapport entre la superbe instrumentale d’Hologram Lo’ et le refrain entraînant et un premier de Nekfeu. Quoi qu’il en soit, on retiendra de cet ensemble la qualité des schémas de rimes que l’on retrouve indifféremment d’un son à l’autre et la maturité dont faisait déjà preuve le groupe à l’époque.

D’autre part, les plus grandes réussites médiatiques de la tracklist sont incontestablement les deux singles; réalisés tous deux en collaboration avec Super Social Jeez. Les quatre membres du polyvalent groupe de funk parisien ont en effet réussi à créer une sorte d’alchimie et de complémentarité avec le S-Crew en nous proposant deux refrains restés dans les mémoires. Le véritable tour de force est d’avoir réussi à combiner ce succès commercial et la conservation d’une véritable identité propre. En effet, là où La danse de l’homme saoul est un condensé d’énergie renforcé par l’excellente prod de Nizi, Les Parisiennes laisse plus de place au texte. En ce qui concerne le dernier nommé, le refrain y occupe évidemment une place prépondérante, mais le thème et l’esprit très parisien de cette treizième piste en on fait un symbole de cette génération de rimeurs du sud de la capitale.

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Le S-Crew a aussi surpris en incluant à son album deux duos entre membres du groupe à la version finale du projet: Jungle Urbaine et Mon 75. Le premier de ces sons est une collaboration entre Nekfeu et 2-Zer composée en quelque sorte de deux couplets de freestyle. Si celui de 2-Zer avait déjà été vu en partie sur le célèbre This is 1995, Nekfeu fournit lui un seize mesures très intéressant porté par quelques rimes marquantes. Mon 75 permet à Framal et Mekra de développer une identité street que l’on n’avait jamais vu aussi prononcée sur les premiers sons, bien aidés par quelques scratches bien placés. Au delà de ces éléments purement artistiques, ce principe de double duo permet de sortir de manière assez innovante de la construction classique des morceaux du S-Crew souvent portés par un premier couplet et un refrain de Nekfeu. Il donne aussi aux deux frères une belle occasion de se mettre en avant.

Ce premier album comporte de plus, de nombreux featurings. Le premier d’entre eux est Personne sur lequel Doum’s pose le dernier couplet. Sans surprise, le emcee de la 75ème Session s’intègre parfaitement à cette déclaration d’amour musicale, confortant l’idée selon laquelle le terme « S-Croums » n’est pas qu’un simple jeu de mot. C’est cependant Disjoncté qui restera à mon sens comme le meilleur morceau en collaboration. Porté par une instru très joyeuse de VM the Don, Alpha Wann profite de cette occasion pour nous gratifier du meilleur couplet de l’album. Technique et mélodieux, il réussit même à introduire parfaitement un enchaînement qui deviendra un des classiques de Framal en freestyle. Un gros coup de coeur, en somme, pour ce titre et pour la prestation du rappeur du quatorzième arrondissement. Le côté familial de Seine Zoo se retrouve aussi sur Rien d’exceptionnel où le Deen Burbigo et Némir assurent le refrain, et sur Les Contraires ça tire où Jazzy Bazz et Eff Gee viennent jouer sur les positions géographiques respectives des XVème et XIXème arrondissements. Enfin, Déçus par la vie écrit avec la Scred Connexion s’est imposé comme le morceau le plus long et le plus réfléchi de toutes ces collaborations. Sa version longue est un exemple de complémentarité et d’alternance entre les couplets entre les deux groupes. Il demeure d’ailleurs à ce jour une des seules liaisons franchement réussies entre cette nouvelle génération et ses prédécesseurs. Sept minutes très bien menées donc, dans un style une nouvelle fois très sombre renforcé notamment par l’absence de refrain. Plus généralement, on aura senti une vraie volonté d’inclure des artistes proches à l’écoute de ce projet. Un état d’esprit familial d’autant plus intéressant que le tout est vraiment cohérent et apporte un systématiquement un plus au style assez marqué du groupe.

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Alpha Wann en 2013 pour le clip illustrant sa collaboration avec Kyo Itachi

« Les pensées de Phaal »

Autre gros point fort de Seine Zoo, la qualité des intrus sélectionnées par le S-Crew est à l’origine d’une bonne partie du succès qui a entouré ce projet. On s’est déjà arrêté sur celle d’Aéroplane, composée par Benak, très douce comme peut l’être par exemple celle de One Drop sur Rien d’exceptionnel. À ces prods lentes et musicales, succèdent des créations biens plus entraînantes comme celle composée par Nizi pour La danse de l’homme saoul ou encore celle de VM the Don pour Disjoncté. On retiendra aussi Bonheur Suicidé, composé par le toujours très bon Hologram Lo’, et les deux créations de Mario (Personne et Barman). Enfin, l’usage des samples éparpillés au fil des morceaux est un autre élément impressionnant de l’album qui mérite qu’on l’étudie de plus près. Si celui posé en outro de Aéroplane est le plus surréaliste, l’idée de sampler Glady’s Knight & the Pips sur Personne est une vraie prise de risque autant qu’une franche réussite. Il en va de même pour l’extrait superbe de « La traversée de Paris », film franco-italien sorti en 1956, qui précède et conclut la version Youtube de Mon 75. La voix du vieillard inclue dans Ma Force est, elle, une trouvaille de plus, d’autant que le morceau entier joue sur ce jeu d’extraits qui permet de proposer les quatre voix sur le refrain et donc d’éviter à Nekfeu d’avoir à en fournir un nouveau. On notera enfin la présence de deux samples historiques, celui de Lunatic, inclus dans Couteau Noir, et celui de Vieux avant l’âge qui vient rythmer le featuring avec la Scred Co. Dans un milieu qui tend à raréfier l’utilisation de ces techniques ou à les marginaliser dans la création artistique, Seine Zoo fait donc office de bouffée d’oxygène et de franche réussite. On ne pourra donc que s’incliner devant ces multiples prises de risque agréables et très utiles.

« Pas le temps pour les regrets »; Lunatic (2000)

En ce qui concerne les clips, ils sont eux aussi assez réussis pour un premier album. Maccain, réalisé par Gonzah et Kashanov est ainsi fait notamment de visuels bleus et rouges assez élégants, tandis que le clip de Du vécu reste sobre tout en utilisant plutôt bien les images projetées en arrière plan. Cette idée sera reprise notamment pour le clip de On s’en tape, featuring entre Sneazzy et Nekfeu sorti en 2015. Sans surprise, les deux morceaux les mieux mis en avant sont les deux singles. En effet, Elise sur La danse de l’homme saoul a su reprendre la plupart des codes visuels du morceau rap léger tout en y incorporants de petits ajouts bienvenus comme les courts passages de dessin animés ou la petite ballade en side-car. C’est surtout l’étendue des moyens mis en place par un groupe alors peu connu (hors des frontières de la capitale) qui impressionne. C’est aussi le cas sur le clip de Les Parisiennes, très parisien dans l’état d’esprit, offrant notamment de beaux plans sur la ville entre de multiples scènes de la vie quotidienne.

Ainsi, Seine Zoo est un album très complet dont l’étude permet de mieux cerner les influences et choix artistiques d’une équipe dont l’influence s’étend bien plus loin que ce projet. Fait de prises de risques, de belles collaborations et de tonalités très différentes, cet album est aussi la preuve que le S-Crew a toujours su bien s’entourer pour parvenir au succès qui est le leur aujourd’hui. Il est aussi un élément marquant de cette génération dorée, véritable objet d’inspiration tant il a été en avance sur son temps en 2013. Salué par le public, il a donné lieu à une belle tournée ce qui est certainement le plus important pour un groupe très attaché à la performance sur scène.

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