Après avoir produit l’ensemble des pistes du premier EP de Lord Esperanza, le jeune beatmaker Majeur-Mineur s’affirme peu à peu comme l’une des valeurs les plus sûres de sa génération. Porté par une reconnaissance grandissante dans le milieu très fermé des compositeurs de la scène hexagonale, le parisien semble s’épanouir comme peu entre codes bruts de la trap et créations plus mélodieuses. Une montée en puissance que nous avons pu évoquer avec lui; en marge d’un récent concert à Lyon, alors que le grand public semble s’intéresser de plus en plus près aux hommes de l’ombre de sa trempe.

1/Tout d’abord, j’aurais souhaité savoir quel regard tu portes sur les derniers mois écoulés. Que ce soit à titre collectif et individuel

Disons qu’en ce moment, si je parle de moi je parle de nous. En effet, cela fait entre six mois et un an que je travaille main dans la main avec Lord et ce, quotidiennement. Après la sortie de l’EP Drapeau Noir, nous nous sommes directement plongés dans la confection de Polaroïd avec l’ambition d’aller plus loin que ce qui figurait sur ce premier projet. Je suis d’ailleurs sur treize des seize morceaux de la tracklist, si l’on compte les co-production, ce qui montre bien la proximité artistique que l’on peut avoir. Si l’on ajoute les tournées et les concerts en commun, plus la progression énorme de Nelick depuis quelques temps on se retrouve dans un rapport qui tient plus du groupe que d’autre chose.
De manière générale, tout ce qui nous arrive est dément; je ne pensais pas que l’émulation prendrait aussi vite et aussi largement. On se reconnaît aussi dans le public que l’on croise sur les dates, ce qui gomme complètement les inconvénients de nos nuits un peu trop courtes.


Noir- Lord Esperanza (2017)

2/Comme tu le disais à l’instant, tu as beaucoup travaillé avec Lord ces derniers mois. Est-ce une collaboration qui est amenée à perdurer ?

Je pense que ce sera le cas, notamment grâce à notre vision de la scène. Nous allons bientôt entamer un vrai travail de fond pour transformer nos lives en vraie expérience visuelle. En plus de cela, le fait de se côtoyer aussi régulièrement nous a fait basculer dans une relation amicale qui est forcément un moteur musical. Par ailleurs, il existe aussi entre nous un lien réciproque qui relève quasiment de celui de directeur artistique. Par exemple, j’ai placé un certain nombre de prods ces derniers temps, et il y prête énormément d’attention.
C’est cet ensemble d’éléments importants qui fait que l’on devrait rider longtemps ensemble. J’aime beaucoup l’adage selon lequel aucun d’entre nous n’est plus fort que l’ensemble d’entre nous. Toute notre équipe au sens large s’investit énormément pour nous permettre d’aller beaucoup plus vite.

3/Tu as produit pour Lomepal avec Superpoze, ce qui est incroyable pour un artiste encore très jeune dans le milieu. Comment cette collaboration a-t-elle vue le jour ?

C’est une histoire que peu de gens connaissent (rires). J’ai toujours apprécié ce que Lomepal faisait, et je lui avais envoyé des prods il y a déjà un certain temps. On en avait rapidement discuté, et il m’avait dit de revenir vers lui avec de nouvelles choses… Un an plus tard (en 2016 ndlr) je lui envoie un nouveau pack que je propose aussi à Caballero. C’est Caba qui répond le premier, nous commençons à discuter ensemble de ma démarche et il promet d’en parler à Lomepal en studio. Dès le lendemain, ce dernier me recontacte avec trois morceaux en tête parmi ceux que je lui avais transmis. Il m’annonce rapidement qu’il en a sélectionné deux pour son premier album et a même enregistré plusieurs maquettes dessus. Un peu de temps passe, et on se croise de nouveau par hasard à un concert. Il m’invite à boire un verre avec L’ordre Collectif (collectif de réalisateurs parisiens ndlr) et m’annonce que les deux morceaux ne seront certainement pas dans l’album. Rappelons qu’à l’époque Drapeau Noir n’était pas encore sorti; que je n’avais encore rien prouvé. La déception était logiquement assez forte, mais finalement, c’est Superpoze qui a voulu écouter les maquettes mises de côté par Lomepal et qui a décidé de retravailler Bécane plus particulièrement. S’en sont suivis des échanges de mails, et quelques rencontres avec Lomepal pour arriver au morceau que l’on connaît. C’est donc une histoire avec quelques rebondissements mais un dénouement plutôt heureux.


Bécane- Lomepal (2017)

4/Nous avons cru comprendre entre les lignes que tu ne comptais pas te limiter au rap dans les prochains mois. Qu’en est-il vraiment ?

Je vais commencer par placer un certain nombre de prods pour plusieurs premiers projets d’artistes qui méritent vraiment plus d’attention. Je pense notamment à certains membres du High Five Crew, à Verso, à Nelick… Mais je travaille aussi sur des sonorités plus orientées           « variétés » assez éloignées du rap; ainsi que de la soul/rn’b avec une chanteuse assez incroyable. Avec Itzama (son duo) nous multiplions les essais dans plusieurs directions afin de surprendre sur toutes les sorties que nous faisons; comme nous avons essayé de le faire sur le premier morceau solo de Fatkiss (ex-membre de Set et Match ndlr). J’apprécie le côté hybride que l’on peut retrouver dans ce mélange d’univers et de sonorités, c’est ce qui fait que j’ai aussi produit pour un ami cinéaste des mélodies plus sobres. Disons que le hip-hop représente au maximum un tiers de ma production, mais c’est le tiers qui me permet d’être là où je suis aujourd’hui. Je ne compte pas abandonner les autres voies pour autant, mais plutôt persévérer dans cette idée d’hétérogénéité.

5/On l’évoquait aussi un peu plus haut, ton rapport aux tournées semble être assez déterminant de ton évolution dans ce milieu…

Ce qui est vraiment déterminant en effet, c’est notre amour à tous les trois pour la scène. On adore aller au-devant des gens qui nous écoutent, suivre l’évolution de notre public… Cet amour se traduit même dans la production musicale à proprement parler, on développe des morceaux particulièrement adaptés aux tournées et Lord aime bien glisser des références aux plus grandes salles dans ses égotrips. C’est cet ensemble de détails, tous liés, qui fait que nos concerts ont une saveur si particulière. De plus, tout est allé si vite pour nous que nous n’avons jamais vraiment pu nous entraîner, faire de vraies répétitions. C’est pour cela que nous avons hâte de franchir un pallier dans la réflexion autour de nos shows, afin de leur donner une identité plus forte. D’autant plus, que nous allons partager la scène avec des artistes très différents dans les prochaines semaines et donc devoir adapter un peu notre angle à chaque soirée.

6/Nous comptions aussi sur cet entretien pour évoquer la qualité générale de la production française en ce moment. Ne vit-elle pas une sorte d’âge d’or du fait de sa pluralité ?

Je pense en effet que nous vivons dans une époque musicale où le rap tient le rôle de genre du moment. Il n’y a qu’à voir la façon dont ce statut a été endossé tour à tour par la pop, le rock, l’électro pour se convaincre du côté cyclique des productions. Puisque le rap est actuellement le style du renouvellement, il est très intéressant de s’attarder sur les éléments qui font que tel artiste sera en mesure de faire vibrer émotionnellement la foule, de la retourner,… Le fait que de plus en plus de beatmakers s’imposent avec un genre personnel, avec une qualité renforcée, multiplie les innovations et la volonté pour tout ce milieu de se montrer à la hauteur. Je n’ai jamais écouté autant de rap, suivi d’aussi près la production française, et j’ai l’impression que pour la première fois ce petit milieu est en mesure de proposer des contenus en avance sur la scène américaine. Parmi les artistes que j’aime énormément; je citerais Eazy Dew pour son utilisation technique des machines, le duo Ikaz Boi et Myth Syzer et enfin Stwo. J’adore ses influences électro, son travail avec Lomepal (ODSL ndlr) ou Drake parle de lui-même…

7/Les grandes pistes de la production française, ça ferait un bon mot de la fin non ?

Les grandes pistes, à mon sens, c’est de continuer à croiser le rap avec de l’électro et une certaine frange du rn’b. J’imagine bien des passerelles très renouvelées entre un créneau rap incarné notamment par Lomepal, Romeo Elvis et Lord et la grande famille de la variété française. Aller vers des contenus plus chantés, avec des mélodies plus prononcées peut créer de nouvelles voies musicales. Il n’y a qu’à voir le travail de Georgio sur les dernières années. La beauté du jeu, c’est sa diversité; et je pense sincèrement qu’elle n’est pas encore à son apogée.


Drapeau Noir– Lord Esperanza (2016)