Dans le cadre de sa première véritable tournée, nous avons pu rencontrer Lonepsi dont le succès croissant trahit une certaine attirance du public pour des artistes oscillant entre rap et poésie. L’occasion d’évoquer avec lui un certain nombre de thèmes, parmi lesquels son rapport sans cesse affiné aux émotions qu’il aime tout particulièrement décrire.

1/ Tu décris ton rap comme extrêmement introspectif; n’y a t-il pas, cependant, une frontière à la fois artistique et personnelle à cette révélation d’éléments quasi-intimes ? Un voile pudique qui viendrait recouvrir certaines parcelles de ta vie ?

Il est vrai que l’on retrouve souvent cet aspect dans mes textes, et pour ne pas être dans la surexposition de mon intimité je pense avoir trouvé un compromis qui est très lié à la façon de les retranscrire sur scène. J’essaye de me protéger, pourrait-on dire, avec une position physique bien plus fermée que ne le sont mes rimes. Je ne vais jamais sur-jouer l’émotion lorsque je suis au piano par exemple…

2/ Justement, ton affection pour les éléments acoustiques et pour la composition de tes propres instrus est un élément tout aussi central de ton oeuvre. Ce côté musical te procure t-il les mêmes sensations que l’écriture ?

Disons que j’aurais tendance à beaucoup différencier ces deux univers, parce que je ne retrouve pas les mêmes émotions dans ces deux exercices. Il est très difficile de raconter ou de se figurer une histoire en composant une instrumentale, beaucoup plus que dans l’écriture du moins. Là encore, tout est question d’équilibre et de recherche de la meilleure combinaison afin que l’un s’allie harmonieusement à l’autre.

3/ Il y a énormément de personnages, de figures dans tes textes. Cherches-tu à les visualiser lorsque tu écris ? Y a t-il des modèles précis qui te viennent en tête, ou est-ce plutôt une recomposition à partir d’éléments provenant de différentes personnes ?

Il m’arrive, quand je parle d’une fille par exemple, de voir son visage très concrètement alors que mon traitement de l’amitié est plutôt basé sur un ensemble d’expériences amicales au sens large. Je pars souvent du trait de caractère d’un ami, pour le superposer à d’autres et en faire une sorte de généralité.  Il n’y a pas vraiment de règles ou d’habitude sur ce terrain, tout dépend de la thématique et de mon ressenti au moment d’écrire le morceau.

4/ On a entendu parler ces derniers jours d’un très probable featuring avec Lord Esperanza, te sachant proche de Sopico par ailleurs; on peut se demander si tu souhaites te rapprocher de cette école musicale.

La difficulté, ici, serait déjà de définir leurs univers. Ensuite, plus qu’une histoire musicale ces deux cas précis sont avant tout des histoires de rencontres. Le fait d’avoir eu un très bon rapport avec l’un et l’autre lorsque nous nous sommes croisés pour la première fois a ensuite permis d’évoquer tout naturellement une collaboration artistique avec Lord comme avec Sopico.


Un type incroyable-
Lonepsi (2016)

5/ Plus généralement, ton rap est très poétique; quasiment parlé par instants. Ce sont des choses que l’on a déjà vues par le passé mais qui sont toujours restées une sorte de niche dans le rap francophone. Penses-tu que ce type de contenu ait vocation à se répandre, à prendre un peu plus de place dans ce milieu ?

C’est une très bonne question, presque philosophique même puisqu’elle interroge sur les différentes catégories de rap que nous connaissons. L’égotrip, le rap conscient, le rap plus poétique se côtoient depuis des années et je pense que la proportion de contenu et de public allouée à chacun n’a pas vraiment vocation à être révolutionnée. Cela ne change rien au fait que l’aspect poétique, très rythmé, est intimement lié au rap et que ce dernier aurait vraiment du mal à survivre sans cette source de contenu. Du moins, je ne vois vraiment pas la poésie disparaître à long terme du milieu rap, même si elle y reste minoritaire.

6/ Ton EP Sans dire adieu est assez tourné vers le passé, vers un ensemble d’émotions ressenties que tu cherches à retranscrire. Tout cela interroge paradoxalement sur ton avenir; vas-tu te détacher de ces éléments pour te recentrer sur l’instant ou rester sur ce terrain de l’écriture inspirée par l’expérience personnelle ?

Il est vrai que Sans dire adieu relève beaucoup de ce qui a été, et qui n’est donc plus d’actualité. Ecrire cet EP était d’ailleurs presque une façon pour moi de faire le deuil de tout ces éléments, de les évacuer en vue des prochains projets. Plus que cela, Sans dire adieu m’a permis de voir où j’en étais musicalement et d’évoluer dans une sphère plus expérimentale. Je peux donc dire que mon prochain projet sera tout à fait différent de ce que j’ai pu faire jusqu’ici, peut-être un peu plus facile d’accès, même pour moi. J’ai énormément pensé cet EP, à tous les niveaux et j’ai sûrement envie de faire quelque chose de plus léger.

7/ Justement, quels éléments aimerais-tu faire découvrir sur un prochain projet, ou un premier album ?

Je ne sais toujours pas si la prochaine étape est un nouvel EP ou un album, mais j’aimerais développer quelque chose de plus électrique; de plus électronique. L’idée de faire quelque chose un peu plus dans l’ère du temps me parle, car j’aime beaucoup partir de la musique qui m’inspire lorsque je crée. En ce moment j’écoute énormément de choses contemporaines, de la trap notamment. J’aimerai vraiment expérimenter cet angle artistique, puisque l’on ne m’a jamais vu dans ce domaine. Et pour en revenir à ce que l’on évoquait il y a quelques instants, un morceau avec Lord Esperanza serait parfait pour mettre un pied dans ce monde là.

8/Tu jouais, ce soir encore, devant un public essentiellement féminin alors que tu es écouté aussi bien par les hommes que par les femmes. Regrettes-tu toujours, comme tu l’avais évoqué précédemment, que si peu de ces hommes franchissent le pas et fassent la démarche d’aller vers un rap plus émotionnel ?

La formulation de la question est déjà un élément de réponse en soi, même si j’ai trouvé qu’à Lyon il y avait un peu plus d’hommes que d’habitude. Après, il est possible que la Saint-Valentin (le concert avait lieu le 14 février ndlr) y soit pour beaucoup (rires).
Pour le reste, je suis le premier à avoir en tête des artistes que j’aime écouter chez moi, mais que j’aurais du mal à aller voir en concert. J’ai certainement tort d’ailleurs, car je suis bien conscient du fait que l’expérience scénique peut être tout à fait différente de celle perçue à l’écoute d’un projet. C’est un effort à faire, et puisque je ne le fais pas toujours moi-même je ne peux pas blâmer celui qui aurait ce type de raisonnement à mon égard. C’est aussi pour cela que j’essaye de parler entre mes morceaux, de créer un contact différent sur scène; tout simplement parce que je suis intimement convaincu que n’importe quel type après avoir écouté les pistes studios se dirait que mon oeuvre doit s’écouter à la maison…


Le bonheur est surprenant- Lonepsi (2016)

9/ On a aussi l’impression que tu conserves l’étiquette de perle rare, d’artiste que l’on se vante de connaître avant les autres. Tu sembles en être conscient, quel regard portes-tu sur cette catégorisation de ton oeuvre ?

En effet; et je suis contre cette philosophie qui consiste à préserver un artiste avant son éclosion. Je vois de nombreux messages sur les réseaux sociaux dans lesquels certains de mes auditeurs se plaignent que je franchisse quelques barrières en terme de visibilité. Je peux le comprendre, mais j’adhère peu à ces mécanismes parce que cette mentalité trouble un peu le chemin que trace l’artiste. C’est d’autant plus mon cas que je ne cherche pas à devenir célèbre, à toucher une audience vraiment plus large que celle que j’ai. Ma démarche est avant tout musicale, je ne l’adapte pas aux impératifs liés à la grande diffusion; donc tant mieux si je peux trouver un écho plus concret de temps à autre en faisant des concerts et en touchant un public plus large…

10/ Enfin, penses-tu que ton rapport à l’Autre ait évolué depuis tes débuts dans la musique ? 

Certainement… Sans doute parce que j’ai de plus en plus l’impression, que sans l’écriture je serais exactement celui que l’on perçoit dans mes textes. Le fait de verbaliser, dans mes morceaux, le rapport que j’ai à ceux qui m’entourent m’a certainement permis de me défaire un peu du côté sombre que j’ai pu décrire régulièrement jusqu’ici.


Le loup des steppes (version piano)-
Lonepsi (2017)

Remerciements: Lonepsi, son équipe, la SAS, la Marquise
Crédits photos: Guillaume Hyvernat, Adrien Dupin