Cela fait désormais trois mois que Tany’s existe. Une expérience de dingues, qui commence à prendre une ampleur que l’on n’aurait pas pu imaginer il y a encore quelques semaines, pour notre plus grand plaisir. Nous sommes donc heureux de vous proposer aujourd’hui notre première interview avec des artistes expérimentés, à la carrure nationale et à la carrière aussi riche que remplie. Nous avons ainsi retrouvé Vidji et Kéroué en marge de leur venue à Lyon, pour un entretien des plus fructueux. Puisque les deux rappeurs incarnent un courant qui a changé durablement la scène française, ont collaboré avec toutes les autres têtes d’affiche de leur génération, puisque Kéroué a posé le premier couplet de l’histoire de Grünt et puisque le Fixpen Sill est l’un des groupes au style le plus plaisant de l’Hexagone; on en a profité pour dresser ensemble le portrait d’un mouvement, et bien plus encore…

1/Pour commencer, comment est-ce que vous définiriez le style Fixpen Sill ?

Kéroué: Pour moi, le style Fixpen c’est quelque chose qui a beaucoup évolué. On est parti de quelque chose d’assez classique, du genre boom-bap, en essayant tout de suite d’avoir une écriture assez travaillée. En ce moment, on fait plus face à de nouvelles tendances, de nouvelles envie de se faire plaisir et c’est pour ça aussi qu’on est resté assez discret ces derniers mois. On essaye de construire notre nouveau projet autour de nouvelles techniques, en essayant de faire quelque chose d’aussi fort que ce qu’on a pu faire avant. C’est pour cela que ça nous prend du temps aussi, on essaye d’évoluer sur plusieurs plans en même temps.

Vidji: C’est vrai qu’on a toujours envisagé ce duo comme quelque chose qui se devait d’être le plus qualitatif possible, c’est sans doute ça le fond du style Fixpen. Le reste évolue assez naturellement au fil des années.

2/Est-ce que vous seriez d’accord avec le fait de dire que quelque chose relève profondément du freestyle dans votre façon de rapper; même sur les morceaux les plus construits ?

V: Disons que l’on appartient à la génération qui rappe pour se faire plaisir, ce qui joue beaucoup sur ce plan. Paradoxalement, je dirais qu’on est aussi profondément des rappeurs de studio puisque l’on aime vraiment y travailler nos morceaux et que l’on a toujours eu plus ou moins les moyens de le faire. Après il est clair qu’il y a quelque chose qui relève de ça dans notre façon d’envisager nos morceaux, on a grandit artistiquement dans un petit cercle de MC’s avec l’esprit de compétition en fond. Ce genre d’influences se ressent nécessairement, même des années plus tard. Peut-être aussi que c’est moins visible sur les morceaux plus construits qui sortiront.

3/Justement comment vous envisagez le projet à venir, dans la continuité de ce que vous avez déjà fait ?

V: Les textes sont un peu moins dense, ça faisait longtemps que l’on souhaitait prendre un virage vers quelque chose de plus « musical » qui soit aussi plus construit à ce niveau là. Comme on le disait, ça a pris un peu de temps mais je pense que ça valait la peine de ne pas se précipiter pour que cette évolution ait du sens.

K: Il y a plus d’arrangement, peut-être un peu moins ce côté spontané même si cela reviens tout de même assez régulièrement quand il faut se libérer au niveau de l’écriture et de la structure des morceaux.

4/Vous avez commencé à Nantes vous vous êtes rencontré à Rennes, pourtant contrairement à d’autres vous n’avez jamais semblé souffrir du manque de développement de la scène rap de votre milieu d’origine.

V: On a eu la chance d’arriver au moment où les artistes commençaient de plus en plus à se lier par internet. On a envoyé énormément de messages à des artistes que l’on découvrait petit à petit et qui n’avaient pas forcément de gros moyens. C’est de là qu’est né le 5 Majeur d’ailleurs.

K: C’est vrai que l’on a tout de suite senti que l’on était pas dans le milieu le plus fertile qui soit. Avant Nantes on venait du fond de la Bretagne, il devait y avoir au maximum dix rappeurs dans le département. C’est drôle de se dire qu’au début on faisait notre truc seuls dans notre coin sans se confronter à qui que ce soit, puisque même entre nous on ne se connaissait pas.

5/Vous l’évoquiez à l’instant, quel regard portez-vous sur le 5 Majeur aujourd’hui ? Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir participer à l’émergence de quelque chose bien plus large que le groupe en lui-même ?

V: Moi, oui tout à fait. A l’époque ou est sorti le premier projet du 5 Majeur aucun de nous n’avait encore proposé quoi que ce soit de formel, même Nekfeu au sein d’1995 ou du S-Crew. Les gens ont été capté rapidement par le truc, et aujourd’hui ce style de rap est devenu une sorte de foyer infini, énormément de choses sont nées à cette époque…

K: C’est vrai, on a eu beaucoup de retours là-dessus, notamment d’artistes qui avaient pas encore commencé au moment où le courant a vraiment explosé. Avec le recul, je pense que l’on peut dire qu’est arrivé dans une période extrêmement riche où beaucoup de monde cherchait des connections, notamment Nekfeu et Heskis que l’on a rencontré un peu par hasard. Le fait de grandir tous ensemble c’est vraiment ce qui nous a uni et qui a donné de l’ampleur au mouvement.

6/Pour ce qui est du Fixpen Singe (Fixpen Sill, Lomepal, Caballero, Hologram Lo’), votre regard est-il le même ?

K: On en parlait justement tout à l’heure. Le 5 Majeur nous a fait grandir, aussi en raison de la notoriété dont a rapidement bénéficié Nekfeu, et qui nous a certainement tirée vers le haut. Dans le même temps on tenait à faire quelque chose avec des artistes comme Lomepal, Caballero et Meyso que l’on appréciait beaucoup et que l’on avait rencontré un peu de la même façon. Malheureusement, ça a peut-être pas fonctionné comme on aurait voulu…

V: C’est vrai qu’on a eu de bons retours par la suite, mais sur le coup on a surtout vu que le public réagissait pas autant qu’on l’aurait espéré. On a sûrement voulu aller trop vite, sortir directement le projet sans trop penser à tout un tas d’éléments comme la com’. Ensuite tout le monde est vite revenu sur ses projets solo au sein du groupe, même si l’on continue à se voir régulièrement.

K: On était une bande de potes à la notoriété à peu près équivalente à ce moment, et on a eu l’occasion de s’unir sur ce coup là. Je pense aussi que les gens ont eu du mal à cerner la démarche, avec l’ambiguïté autour des noms Fixpen Sill et Fixpen Singe qui n’a pas aidée. Mais en revanche ça a été une expérience artistique incroyable, notamment la tournée. On a pu jouer à Dour par exemple ce qui était inespéré. Pour le reste, des collaborations entre anciens membres devraient arriver très vite…

7/On l’évoquait, vous avez un style assez caractéristique, très tourné vers le boom-bap et une certaine forme d’écriture; on retrouve pourtant des morceaux comme L’Aquarium qui en sont très éloignés non ?

V: Il y a quelque chose de très intéressant dans le fait de prendre son public à contre-pied, surtout quand il pense être devenu en mesure de dicter en quelque sorte tes choix artistiques. On a toujours eu envie de faire des morceaux qui dénotaient un peu de cette harmonie générale, et qui n’entraient pas dans les cases auxquelles on nous associe le plus souvent.

K: Ces morceaux nous servent aussi beaucoup sur scène, et je suis d’accord avec Vidji sur le ressenti que l’on a lorsque l’on commence à développer plusieurs palettes de rap.

V: Ce sera l’un des axes du prochain projet, une assez grande variété musicale même si c’est aussi un grand plaisir de rapper les morceaux plus attendus de notre part. Je pense que l’on a acquis la possibilité de prendre du plaisir à rapper sur tous types d’instrus et c’est pour cela qu’on est super fier d’avoir travaillé dans cette voie.

8/La prod la plus old school de Edelweiss, selon nous, c’est Mauvais Oeil que Vidji a réalisée. Quelle est l’histoire du morceau ?

V: Honnêtement, je trouvais la prod assez amateur et j’étais pas sûr de vouloir sortir ce morceau. Mais je pense que ça a parlé à Kéroué ce côté un peu poussiéreux, mélancolique, ce genre d’instrus qui évoquent pas mal de choses… Une fois que Kéroué a posé son couplet, ça nous paraissait largement assez homogène pour lui laisser une place sur la tracklist.

9/Encore un morceau qui nous a interpelé parmi les autres: Focus, sur lequel l’ambiance est bien plus planante que sur le reste du projet

V: C’est mon solo, et j’en sors tellement peu que je me suis dis qu’il y avait quelque chose d’un peu inutile à utiliser une instru à la Mobb Deep. Je me suis dis autant surprendre, plutôt que de proposer un énième freestyle. Ce qui est bien avec le fait d’être rappeur-beatmaker, c’est que j’ai pu me faire un truc une peu sur mesure. Je me sentais assez libre au niveau de l’interprétation, même si ça a été un de morceaux les plus longs à écrire et à enregistrer.

K: Je trouve que sur un album c’est un morceau qui avait totalement sa place, qui a une certaine atmosphère, un certain poids… Il me l’a fait écouter à la fin de la période de développement du projet, j’ai accroché instantanément.

Crédits: Inès Besson

10/Il y a aussi un élément sur lequel on vous attendait très peu, c’est cette critique en filigrane de l’industrie musicale et de la société de consommation que l’on retrouve régulièrement à travers les titres

V: On a voulu pointer quelques aspects un peu ridicules c’est vrai, mais sans aucune prétention de se revendiquer rappeurs conscients ou moralisateurs. Dans le même temps on a fait des morceaux aussi à l’opposé de cela et on en est tout à fait conscients… Ce que je trouve incroyable c’est cette espèce de tendance à vouloir aller dans une certaine direction. Aujourd’hui même les petits groupes agissent comme si ils avaient un label derrière eux, un directeur artistique, et qui essaient de proposer une sorte de « package » très peu naturel.

K: Peut être que c’est plus Vidji que moi qui aime évoquer ce genre de thématiques, mais dans la mesure où on avait assez de choses à dire pour le faire apparaître sur Edelweiss ça ne me dérangeait pas du tout.

Crédits photos: Inès Besson, Guillaume Hyvernat



Merci à Vidji, Kéroué, leur manager, Totaal Rez, SURL, et aux équipes du Transbordeur