Nous avons discuté de beatmaking, d’indépendance, et d’amour du rap marseillais avec Lionel; présentateur passionné de l’émission Alpha Beats. Le tout avec, en guise de fil conducteur, la démarche quelque peu extraordinaire de cette équipe phocéenne à la vision bien précise de ce vers quoi devrait tendre le contenu gravitant autour du rap sur internet. Inspirée de sa grande soeur américaine Mass Appeal, la production marseillaise entend briser les clichés et l’opacité qui règne autour d’un monde peu connu, mais néanmoins essentiel au renouvellement et à la diversité du mouvement rap. Une démarche sous forme de défi lancé aux beatmakers: composer en temps limité une instru basée dur des samples tirés au hasard.

« Choisis bien tes instrus
Le rap, c’est minimal, faut pas qu’y ait quinze trucs
Si ta prod est naze, t’as raté dès l’départ (…)
Fais pas l’ingrat, la moitié, c’est la prod »
Les Dix Commandements du MC; Disiz (2015)

1/Dans quel état d’esprit abordez-vous cette deuxième saison ?

Disons que nous sommes très heureux d’avoir repris. L’exploitation des différents tournages s’est étalée sur une année entière, notamment en raison du temps nécessaire au montage de chaque épisode. Il fallait de plus retravailler l’identité visuelle de l’émission, tout cela avec une équipe assez réduite et toujours dans l’idée d’obtenir un résultat 100% marseillais. Nous sommes donc ravis, Andry (vidéo ndlr), Florent (graphisme ndlr) et moi-même d’avoir obtenu un résultat que nous estimons satisfaisant.

2/Le concept est né en partie pour démocratiser le public gravitant autour de la scène française de beatmaking. Quel regard portez vous sur ce point après trois années d’activité ?

Il faut savoir avant toute chose que notre démarche ne rapporte pas. Ce paramètre influence donc fortement notre activité, tout en nous conférant une certaine liberté. En effet, sachant dés le départ que notre contenu ne serait pas rémunérateur, nous avons créé une association pour poursuivre le plus librement et le plus efficacement possible cet objectif de démocratisation et d’ouverture. Dans ce sens, j’estime que nous avons franchi un certain nombre de palliers et terme de visibilité et de qualité du contenu…tout en ayant encore beaucoup à faire pour être pleinement satisfaits sur ce point.

3/Comment appréhendez-vous le beatmaking français en 2017 ? Sa diversité ? Ses influences ? Son évolution ?

La scène française a rarement été à ce point foisonnante. La diversité en son sein est assez exceptionnelle, ce qui est une vraie chance à mon sens en temps que professionnel et passionné. Ce qui est assez intéressant à observer, c’est la capacité d’un certain nombre de producteurs français à endosser le rôle de « trend setters ». Le beatmaking français s’exporte bien, notamment aux Etats-Unis, sans pour autant se contenter de suivre les tendances que l’on retrouve outre-atlantique. Aujourd’hui, il n’y a pas une seule école, un seul mouvement, un seul type de rap pour lequel on ne trouve pas au minimum un français talentueux. En regardant les choses sous cet angle, on comprend mieux le regain d’intérêt pour cette discipline depuis quelques années.

4/Le public d’Alpha Beats, selon-vous, est-il majoritairement interne à cette branche ? Ou dépasse t-il ce cadre ?

Grâce aux outils que nous avons à notre disposition, nous savons que notre « spectateur type » a plus ou moins la trentaine. Ensuite, on remarque que le public que nous avons sur Facebook diffère assez largement de celui qui nous suit sur YouTube; et encore plus de celui qui assiste aux évènements live que nous organisons à Marseille. Notre premier public, il est vrai, est un public de passionnés, souvent impliqué dans ce milieu… Mais nous sommes assez positivement surpris de constater le nombre d’étrangers qui s’intéressent à notre contenu, d’autant que nous avons de plus en plus de retours d’abonnés qui ne connaissaient pas vraiment la discipline auparavant. Le côté assez didactique que nous avons cherché à développer sur les vidéos, y est certainement pour quelque chose.

Soirée Alpha Beats au café Julien (Marseille)

5/Vous avez financé en partie cette nouvelle saison grâce au crowdfunding, finalement ce pari s’est avéré être une vraie réussite non ?

À mes yeux, cette démarche est relativement réussie, certes il nous a fallu compléter sur nos fonds personnels la cagnotte pour atteindre l’objectif, mais l’argent récolté servira au moins à rémunérer les artistes qui interviennent lors des soirées organisées en notre nom. C’était un point extrêmemnt important à nos yeux et nous sommes donc heureux que cela soit désormais envisageable. Enfin, nous espérons pouvoir accéder dans une certaine mesures à des subventions qui nous permettraient d’envisager plus sereinement encore notre activité sur le plan financier.

6/Au niveau de l’émission en elle-même, on a senti la volonté de détailler de manière extrêmement précise chaque étape de conception des instrus. N’est-ce pas là le vrai apport du projet Alpha Beats ?

Disons que nous avons déjà réduit la taille de nos émissions au fil des épisodes. Trouver la bonne durée a été le plus grand sujet de débat au sein de l’équipe. Le fait de vouloir détailler au maximum la démarche, le raisonnement, les étapes de création du beatmaker est très présent dans notre esprit. Cependant, avec le recul je pense qu’il faut aussi savoir s’adapter aux contraintes d’internet. Nous ne pouvons pas prétendre toucher un public de plus en plus large avec un contenu extrêmement long. C’est d’autant plus vrai lorsque l’on réalise que chaque épisode correspond à cinq heures d’enregistrement continu, à transformer en un ensemble d’extraits choisis au mieux pour ne pas donner une perception déformée de l’exercice.

7/Qui choisit les fameux samples glissés dans le sac ?

J’ai choisi moi-même une grande partie des extraits proposés. Mais au fil des émissions, le choix s’est fait de plus en plus par d’autres voies. Par le biais de suggestions de notre public tout d’abord, mais aussi au sein de l’équipe et de notre entourage. Tant que l’identité d’Alpha Beats demeure et que les samples restent à la fois diversifiés et surprenants, ces évolutions sont tout à fait logiques.

8/Y’a t-il, pour vous, un potentiel encore plus large pour les émissions comme la votre qui révèlent l’envers du décor ?

Il y a toujours du potentiel pour ce genre de contenu, que ce soit autour du beatmaking ou des autres activités propres à la sphère rap. Le plus important est, à mon sens, de s’organiser pour que le public puisse accéder assez facilement à cet « envers du décor » et que cet intérêt ne soit pas propre à un cercle réduit d’acteurs du secteur musical. C’est certainement le prochain défi d’Alpha Beats, être reconnu au-delà des frontières naturellement créées par la diversité de la scène rap actuelle et de ses modes de diffusion.

Soirée Alpha Beats au café Julien (Marseille)