Huit mois après l’annonce de son décès, l’émotion reste vive. Disparu le 9 novembre 2019, Népal n’a pas tout-à-fait quitté les esprits. Icône de l’absolue discrétion, l’artiste parisien laisse derrière lui une carrière prolifique autant qu’une vision inspirante.

Figure complexe et mystérieuse, la moitié du duo 2Fingz a toujours été perçu au-delà des morceaux qu’il proposait. Le visage toujours dissimulé, il était devenu l’emblème de ceux pour lesquels le succès ne peut se faire au détriment d’une certaine intimité. Peu actif sur les réseaux sociaux, il veillait toutefois à la cohérence de chacune de ses apparitions. Ceci, dans l’idée d’entourer son oeuvre d’un univers très réfléchi et parfaitement maîtrisé.

Pourtant, ne nous y trompons pas, c’est bien en tant qu’architecte de la scène underground que Népal officiait. La musique avant tout le reste. Un mantra, souvent mis en avant pour expliquer son anonymat; peu en phase avec notre époque. Maître dans l’art de la belle rime, l’artiste a enchaîné les projets aussi vite que les alias. De Grandmaster Splinter, pour ses premiers medleys, à KLM lorsqu’il composait; chacune de ses identités reflétait une facette musicale respectée dans son milieu.
Au-delà des pseudonymes, sa façon de procéder a engendré une relation forte vis-à-vis d’un public relativement pointu. Le projet 16par16 portait déjà Skyclub, son premier titre de grande envergure. Qu’importe, le double-EP 444nuits en ajoute trois de plus, parmi lesquels Rien de spécial. Classique, le morceau accompagné d’un clip magistral restera certainement son chef d’oeuvre.

 

Rien d’Spécial (2016)

Alors que 445e nuit est délivré 444 jours après le projet précédent, le parisien laisse apercevoir une maîtrise étendue au-delà du propos relativement désabusé qu’on lui connaissait. L’EP laisse entrevoir un regard plus affuté sur la vie, prélude aux réflexions bien plus poussées révélées par son premier album. Ainsi, Kodak White, Insomnie et Kamehouse constituent un enchaînement particulièrement séduisant quant au choix des ambiances et des constats dressés sur l’existence.

Enfin, les huit morceaux de KKSHISENSE8 marquent la dernière étape esthétique avant l’album. Très inspiré de Tokyo, d’une dimension technologique et du Paris nocturne, l’EP mise sur un contraste noir et blanc qui accompagnera les deux dernières pochettes de Népal.

 

Cloud8 (2018)

Une vision peaufinée, dans la plus parfaite gratuité. Jamais rendus disponibles sur les plateformes, tous les projets étaient disponibles en téléchargement libre sur le site de l’artiste. Un geste quasiment politique, quand on sait que ces derniers représentaient déjà l’équivalent de trois disques d’or selon le barème de la SNEP. Parti dans des conditions mystérieuses à jamais, le parisien se serait certainement amusé de ce paradoxe autant que de la futilité des simples succès d’estime. Très peu enclin à commenter ses propres chiffres de vente, Népal voulait surtout offrir sa musique au plus grand nombre. Tous auront pu suivre librement son évolution, jusqu’à ce qui aurait pu être son premier succès commercial.

Adios Bahamas, l’album posthume attendu par toute une sphère d’auditeurs restera finalement un condensé de tout ce cheminement. Amateur de mélodies épurées, l’artiste y livre un propos profondément référencé. Tantôt optimiste, tantôt désabusée, la partition est renforcée d’apparition bien choisies (Nekfeu, Sheldon, ou encore le belge 3010,…).

Sundance (2020)

Visionnaire sur le plan artistique, KLM laisse derrière lui une oeuvre respectée de ses pairs. Fréquemment cité par Jazzy Bazz, Alpha Wann et autres piliers de cette branche de la scène parisienne, il restera aussi un pilier de la redoutable 75e session. Népal c’était aussi cela: toujours faire les choses par soi-même, mettre en relation des dizaines d’artistes, bâtir un lieu de création dans le nord de la capitale. Au Dojo, il produisait intégralement une partie de ses propres titres entre deux apparitions aux côtés d’artistes plus habitués des médias. Un documentaire, produit par Nova, retranscrit d’ailleurs l’ambiance si particulière de ce lieu secret et incontournable. De Vald à Georgio, de Nekfeu à Lomepal, le parisien semble finalement avoir accompagné l’explosion d’un certain rap dans l’hexagone. Sans jamais sacrifier sa vision ou son anonymat, il aura mis son talent à disposition, pour produire discrètement plus d’un morceau iconique (Humanoïde, mais aussi Oui et Non ou Jeunes Retraités).

Si le grand public retiendra surtout ses apparitions sur Esquimaux et Lucy, nous préférons garder le souvenir d’un autodidacte dont la vision ne peut que survivre à travers ses proches du monde artistique. De Sheldon à Sanka, en passant par M le Maudit et Limsa; c’est toute une branche de l’underground qui porte désormais l’étendard qu’il laisse. Le Dojo, 

Reste deux grandes fresques dans Paris (Rue des Thermopyles et Rue Tailleferre) et une empreinte indélébile. Adios l’artiste.

Trajectoire (2020)

Adrien Dupin et Luc Fournel

Le 27 juillet 2020