Les deux nuits hors du temps de l’intriguant Népal

De Népal, son début de carrière avait laissé entrevoir un certain nombre de facettes. Déchaîné sur James Worthy, Abra ou encore l’intro de 16×16 que Vaati avait gracieusement remixée; il s’était montré tout aussi à l’aise sur les mélodies douces de Fugu et 66 mesures. Incroyable manieur de rythme, l’homme dont peu peuvent se vanter d’avoir vu le visage construisait alors pas à pas une personnalité artistique complexe. Bâtisseur de rimes riches aux influences nippones précieuses, le producteur-rappeur s’imposait aussi comme l’un des leaders du bien-nommé Dojo de la 75e Session. C’est finalement le remix réservé par Diaby du titre Skyclub qui lançait, dans l’esprit, la révolution opaque dans laquelle Népal allait nous plonger au fil de deux projets. Entrons donc, à travers eux, au coeur de l’oeuvre la plus qualitative et la plus homogène de l’underground français sur les dernières années.

La version bleue de 444 nuits 

Construite autour de deux versions, comportant toutes deux six titres, la 444ème nuit de Népal est lancée par une introduction anglophone assez mélodieuse. Une douceur que l’on retrouve d’emblée sur l’incroyable Oxmose. Caractérisé par une utilisation des samples exemplaire, le morceau est ainsi truffé de références à une ancienne école dont l’influence plus ou moins discrète se fera sentir tout au long du projet.

« À moi tout seul j’suis une caution, un daltonien qui fait des arc-en-ciel
Me remémorant des bails à l’ancienne, j’gratte mon 16 »

Vient ensuite ce que beaucoup ont vu comme le meilleur titre de cette version bleue, l’iconique Rien d’spécial. Incarnation précise du dédale de pensée dans lequel aime se perdre le parisien, le morceaux est associé à un clip stupéfiant tourné dans des lieux choisis comme témoins de l’atmosphère hors du temps de Tokyo. Au cours de son long périple nocturne, le MC voit donc sa propre instru prendre un peu encore un peu plus de sens à travers la caméra des habiles Gars Laxistes.

Le plus beau clip du rap français sur les dernières années…

« La vie c’est une brasse
Tu peux sonder les abysses ou nager en surface
Apnée totale, masqué comme d’hab »

Spécial, le titre éponyme de ce double-EP l’est par son dynamisme plus prononcé et ses répétitions incessantes de syllabes-clés et de sonorités proches. Cela, bien que Népal se soit amusé de voir en 444 nuits une énième (ou plutôt quarante-quatrième) prod au tempo identique. Pas de quoi enrayer la gradation instrumentale cependant, comme le montre YOLO et son regard désabusé sur les contradictions sociétales qui entourent le rappeur. D’humeur décidément ironique, l’homme-clé du Dojo ira jusqu’à piéger son auditoire avec un faux sample de film façon Truman Show que n’aurait pas renié Hugo TSR, voisin du nord de la capitale.

« C’est vrai qu’c’est plus facile de s’gonfler quand t’es vide
Screts-di on est vifs, leurs squettes-di on évite
Pour du blé ils seraient capable d’refaire une chansons sur la Navy
Rien à battre que tu traînes le long du bât’ comme Neville »

Retour au calme pour clore cette version aux teintes diverses, avec Malik al Mawt. Quasiment parlé, ce titre conservera une place à part dans la carrière de Népal de par les quelques références limpides à la mort qu’il comporte. Comme une énième réflexion nocturne dans ce fameux dédale de pensées pourrait-on dire…

La Version rose

Symétrie de cette riche première partie, le second épisode débute par un sample bien trouvé sur une vision manichéenne du bien et du mal. Empli de doutes sur les intentions de ceux qui l’entourent, Népal offre d’ailleurs d’emblée un texte assez technique avec Faute de Time. Un registre dans lequel on l’attendait bien plus que dans celui d’Overdab et son explosion de pensées peu liées entre elles. Si l’on ne pensait sûrement pas retrouver Fixpen Sill sur cette piste, la collaboration avec M le Maudit pour Bizarre City est encore plus intéressante.

« J’ai deux fœtus grillés à la place des poumons et pourtant j’continue de cloper comme un putain de pompier
Car, j’adore voir monter toutes ces volutes, ces volutes, ces volutes dans les airs de Bizarre City » Bizarre City

Un nouveau featuring se profil très vite avec Suga Suga, sur lequel son binôme de 2Fingz, Doums vient apporter une touche jusque là peu explorée. A la limite du tube estival, le titre est sans surprise le plus gros succès comptable de l’EP, bien aidé par un énième sample reconstruit à la sauce hip-hop.

Un jeu sur les backs avec Emoji et un inédit introuvable en ligne (disponible seulement pour les 444 acquéreurs du projet en physique) plus tard, et l’on tournait déjà la page de cette réussite à tous les niveaux.

L’année 2016 du parisien n’était pas encore tout à fait terminée cependant, puisque Esquimaux venait subitement braquer les projecteurs sur Népal dont le goût pour la discrétion n’avait pas résisté à un couplet d’anthologie ponctué d’un insert en japonais déjà classique, ni à la notoriété incomparable de Nekfeu.  Revenu à la charge, depuis Tokyo, avec One Punch Man; le duo 2Fingz a surtout marqué les esprits cette année pour ce qu’il a fait de l’invitation proposée par Lomepal sur FLIP. Un passe-passe incroyable autant qu’imprévisible, sur lequel le temps semble s’être subitement allongé. (Comment FLIP a (vraiment) changé le monde)

445 nuits plus tard 

Un sans-faute continu, qui faisait de l’annonce rapide d’un nouveau projet une sorte de remise en jeu d’un statut si chèrement acquis. Rendez-vous était donc pris le 21 septembre dernier, soit 445 nuits très précisément après la sortie du premier opus de cette saga dont personne ne sait vraiment si elle perdurera. Pour se remettre les idées en place, rien de tel qu’une démonstration de technique pure comme celle offerte sur le conceptuel et réussi Niveau 1. Pas de quoi détourner Népal des ambiances dans lesquelles il excelle cependant, comme le montre immédiatement par la suite Maladavexa et son ton aussi sombre que travaillé.

« Fatigué, dur de m’faire à l’idée qu’faudrait qu’j’te tourne le dos pour que nos deux cœurs soient alignés » Maladavexa

Une phrase puissante et désabusée, que l’on retrouve d’ailleurs sur Route 64, piste suivante et auto-produite de ce nouvel opus. Garantes de l’identité incomparables du parisien, ces deux morceaux sont finalement plus marquants que l’attendu featuring avec Doums qui les accompagnent; preuve de leur qualité.

De toute aussi bonne facture, la collaboration avec 3010 est entourée d’une indescriptible atmosphère aussi rare que précieuse. Construit autour de rares backs assez bien pensés et d’un bon refrain de l’invité, ce featuring reste l’un des meilleurs accordés par Népal en carrière. Une façon aussi de propulser la piste la plus remarquable de 445 nuits: l’insomnie, partagée avec Vidji à la prod. On y retrouve la gestion du rythme responsable de cet allongement du temps que l’on avait entr’apperçu avec Rien d’spécial ou Lucy

« L’insomnie m’a rendue bizarre, l’impression d’sentir le mal-être de tous les gens qui passent »

Un morceau quasiment anxiogène dont les effets sont heureusement atténués par la douceur simple de l’instru de Kodak White. Une piste sur laquelle on retrouve ainsi la rime la plus essentielle des derniers mois de carrière de Népal (voir ci-dessous), malgré la simplicité qui la caractérise elle-aussi. On touche, en effet, ici du doigt l’identité propre à l’artiste, et les incessants paradoxes qui marquent son cheminement depuis déjà quelques années.

« Tu peux m’trouver cherche un Mr nobody »

Pour clore cet article, et ces deux EPs aussi semblables que dans l’identité qu’antagonistes dans les voies explorées, il fallait une dernière touche de grandeur. Une grandeur que l’instru de Kamehouse nous offre, pour refermer un chapitre au coeur de l’oeuvre de Népal. Nul doute cependant que la suite est déjà en marche, dans la discrétion et le secret comme à l’accoutumée…

« Qui sait où ça nous mène ? Des pensées sur des lettres
Un pansement sur les lèvres quand mes yeux, aux cieux s’élèvent
La pensée la plus laide au moment d’lancer la purée
Paraît qu’cet art se vend, laisse-moi l’temps d’ressortir la calculette »