Grand format: Naissance d’une nouvelle génération à Lyon

Rarement mentionnée lorsque l’on parle de rap français, Lyon a souvent payée sa réputation de ville électro, son manque d’infrastructures et l’absence de groupes de référence en son sein. Si la capitale des Gaules peine toujours à tenir la comparaison avec ses grandes soeurs parisiennes et marseillaises, un profond bouleversement est en train de s’y opérer. Portés par le renouveau du rap français au sens large, par son ancrage de plus en plus profond dans la sphère du divertissement, et par la transformation des moyens de diffusion, quelques groupes tentent de se faire une place dans ce milieu qui n’a jamais compté tant d’intervenants. Intrigués par cette effervescence jamais vue, et soucieux de recueillir le regard de ceux qui sont au centre de cette vague de créativité, on a décidé de raconter de l’intérieur l’émergence de cette nouvelle génération lyonnaise à la mentalité différente. Du duo de lycéens en plein apprentissage aux formations plus expérimentés, notre enquête nous a menée de Croix-Rousse aux couloirs du Transbordeur. Le résultat ne nous a pas déçu, et vous traverserez donc à travers ces lignes les histoires personnelles, passionnées et les aboutissements de ceux qui portent un vent de fraîcheur attendu depuis des années.

Pour décrire de ce mouvement depuis sa base, on est tout d’abord allé à la rencontre des croix-roussiens Lenny et Lucas, ou plutôt Hito et Corleone. Un très bon exemple de ces rappeurs lycéens, qui commencent à se faire un nom à coup d’open mics et de morceaux postés de plus en plus régulièrement sur YouTube. Un bon exemple aussi de débrouillardise, tant débuter implique de passer nécessairement par de nombreuses étapes pas forcément envisagées au début de la démarche. Les deux compères en sont conscients, entreprendre dans ce domaine à leur niveau est tout sauf facile. Ils ont accepté d’évoquer avec nous les points les plus marquants de leur toute jeune carrière.

Lenny a commencé à rapper dés la troisième, « sans attendre d’être bon » reconnaît t-il sans aucune gêne. Un pari assumé, avec pour but d’apprendre directement les bases à la fois musicales et annexes. Car si bien rapper est évidemment la clé, savoir monter un clip ou rassembler un cercle de fidèles sur Facebook est tout aussi important pour se faire un nom; ne serait-ce que dans son propre lycée. Lucas lui, a préféré enregistrer, sans les diffuser, une dizaine de pistes avant de se lancer. « C’était très important pour moi d’acquérir un niveau technique minimum et un peu de recul sur ce que je fais avant de continuer » commente t-il. Aujourd’hui, tous deux comptent s’associer régulièrement tout en poursuivant en solo pour continuer de gravir les échelons. « On est conscient que tout est encore loin d’être parfait, à tous les niveaux. On peut faire beaucoup mieux, et assez rapidement je pense » poursuit ce dernier. « Un élément auquel on fait beaucoup attention, c’est la sélection des instrus. Comme tous les MC’s de notre génération, on les trouve sur les chaînes spécialisées de YouTube en faisant extrêmement gaffe aux droits qu’il peut y avoir dessus ». Surtout, le duo a réussi à rassembler assez de matériel pour disposer de son propre petit studio et ainsi jouir d’une grande liberté en terme d’horaires, de rythme des enregistrements et d’aisance budgétaire. Lucas en profite aussi pour développer son intérêt pour les mix, une activité qu’il se voit bien poursuivre à terme.

Car les studios classiques coûtent vite cher, surtout lorsque les artistes sont encore en phase d’apprentissage et ne peuvent en exploiter pleinement le potentiel. « On ne va pas lâcher des sommes astronomiques dans des sessions studios alors que l’on sait qu’il nous reste pas mal de détails à peaufiner » confirme Hito. « Enregistrer dans un vrai grand studio, avec un ingé son derrière toi c’est évidemment incomparable, mais cela ne servirait à rien sans un peu plus de visibilité et de professionnalisme ». En témoigne le dernier clip des deux amis, nettement plus réussi que les précédents mais encore loin de ce que peuvent proposer des jeunes parisiens pour qui les clippeurs et infrastructures sont bien plus accessibles. « Notre clippeur est très bien, comme nous il apprend petit à petit et doit composer avec un matériel encore perfectible. La marge de progression est très forte au niveau visuel, ce n’est pas un objet d’inquiétude » acquiesce Corleone. L’objectif est donc clairement affiché, continuer à engranger une expérience nécessaire et multiplier les scènes. « On veut gagner en assurance sur scène, se faire petit à petit un nom auprès des connaisseurs et surtout continuer à faire ça par plaisir ». Ça tombe bien, l’été arrive… Affaire à suivre.

Dans la lignée de ces très jeunes artistes qui trouvent petit à petit leurs repères, d’autres MC’s un peu plus âgés sont apparus. Certains misent notamment sur le professionnalisme de leur démarche, et la qualité globale de leur production comme Namek, avec qui nous avons pu échanger. Lyonnais depuis environ un an, le parisien d’origine s’est donné pour projet de sortir un morceau par mois sur l’année, avec si possible un EP à moyen terme.

Enregistré à Montreuil, au très renommé Goldstein Studio (Panama Bende, Joke, Jazzy Bazz,…) son dernier titre est un énorme pari. Vous pouvez le constater, le clip est lui aussi de grande qualité; et ce malgré une reconnaissance que l’artiste lui-même juge encore confidentielle. Car si le parisien de naissance écrit depuis cinq ans, c’est cet automne que les choses se sont accélérées avec la multiplication de contacts, le tournage de clips à venir et quelques investissement à rentabiliser sur le long terme. Parmi eux, l’achat d’instrus dont on peut dire un mot à l’échelle de la ville.

C’est en fait le seul point sur lequel notre enquête n’aura pas fait apparaître une nette progression sur les dernières années. Outre l’incontournable, indétronable et surproductif Oster Lapwass (L’Animalerie), nul ne semble s’affirmer comme valeur sûre à Lyon tout en s’inscrivant dans la durée. Dans une drôle d’époque où tout le monde peut se proclamer rappeur, et ou les instrus se trouvent par milliers sur YouTube et SoundCloud pour des sommes modiques on peut cependant difficilement s’étonner de cette absence. Dommage de voir que les lyonnais ne peuvent rivaliser avec la grande soeur parisienne dans ce domaine, mais aucun des artistes interrogés ne nous a fait part d’une quelconque gène à se procurer  ses prods. Une preuve de plus de la richesse globale du milieu rap ces derniers temps.

Enfin, nous souhaitions recueillir le point de vue d’artistes plus expérimentés et au statut déjà plus affirmé entre Rhône et Saône. Nous avons donc retrouvé le collectif La Jungle (ou JNGL) à quelques heures d’un évènement crucial pour le groupe. Constituée de six MC’s et de deux beatmakers, la joyeuse équipe s’était en effet vue confier l’ouverture de la scène lors d’une soirée riche en émotion au Transbordeur. Plus coutumiers des sessions studios et des freestyles en petit comité que du feu des projecteurs, les « saumons » ont néanmoins accepté de nous raconter leur histoire et de détailler leurs projets dans ce contexte un peu particulier. Une discussion encore plus riche que le repas autour duquel elle s’est déroulée.

Introduire artistiquement les huit acolytes n’est pas chose facile, tant ce type de collectif est avant tout une histoire de bons potes et de rencontres autour des quais de la Guillotière. En évoquant le thème de notre article, tous pointent d’abord du doigt la diversité de plus en plus présente dans le rap lyonnais. Une transformation, qu’ils attribuent avant tout à la création récente d’un vrai réseau de professionnels, autour d’évènements et de lieux dédiés à ce style musical longtemps délaissé. « Avant, toutes les structures que l’on a aujourd’hui qui proposent des open-mics longs et vraiment ouverts à tous, des tremplins ou des concours entre lyonnais n’existaient pas. Quelques personnes se sont bougées depuis deux/trois années, peut-être aussi un peu par fierté lyonnaise et volonté de développer une vraie scène ici. Cela a aussi développé un phénomène d’entente et de coopération très important à nos yeux. Le milieu lyonnais était fermé auparavant, très concurrentiel… Maintenant, les gens qui rappent se retrouvent très vite, car on reste peu nombreux, et des collaborations de plus en plus nombreuses naissent de ces rencontres là. Tout le monde se connaît, et le succès de certaines sessions de freestyle a amené de plus en plus de monde» nous explique t-on. Le fait de pouvoir accéder plus facilement qu’il y a quelques temps à du matériel audio et visuel de qualité a aussi poussé de nombreux artistes à se lancer. « Tout le monde peut monter son petit studio en 2017, réaliser un clip potable avec du matériel basique, enregistrer chez un gars rencontré à droite à gauche… c’est un immense bouleversement qui touche à la fois Lyon et toutes les autres villes rap de France ». Si Facebook est la clé du changement, Orphé pointe aussi l’ancrage progressif du hip-hop dans les médias et dans la pop culture au sens large. « Des groupes comme 1995 ou plus récemment PNL, qu’on les aime ou non, ont incontestablement donné une sorte de second souffle à un rap français qui commençait peut-être à tourner un peu en rond. C’est tout cela mis ensemble qui fait que la scène lyonnaise est en plein développement, il ne faut pas sous estimer ce regain d’intérêt de la part du public ».

Il ne faudrait pas non plus oublier de rendre hommage aux incontournables, aux hommes de l’ombre qui oeuvrent à la production musicale lyonnaise. En évoquant les lieux forts de leur histoire, les saumons nous font ainsi part de leur temps passé dans un studio du Vieux Lyon. Une installation qui témoigne à elle seule de ce renforcement des structures rap que l’on évoque tout au long de cet article. « Une entreprise familiale, avec du matériel de qualité, un espace aménagé pour tourner quelques clips et surtout un lit et une douche » résume un des membres dans l’hilarité générale. « Plus sérieusement, voir des installations de ce type à Lyon dans le passé relevait de la science-fiction. Là on commence enfin à voir ce genre d’initiatives se multiplier, avec des tarifs raisonnables en plus ». Une montée en gamme qui accompagne le franchissement de pallier observé chez les groupes lyonnais les plus renommés. C’est surtout de stabilité dont on besoin les MC’s lyonnais pour pouvoir se faire une place durable dans le milieu. Une opportunité que donne aussi certaines salles, en accompagnant par le biais des résidences certains jeunes rappeurs. JNGL tient d’ailleurs à remercier Bizarre (Vénissieux) sur ce point, même si pour SaleGosse « le groupe n’est encore nulle part » et que le concert de ce soir ne doit pas éclipser le fait que le plus gros du travail reste à faire.

Crédits: G. Hyvernat

Nous quittons le groupe à cinq minutes du show, le mélange d’excitation et d’appréhension se faisant de plus en plus pressant. La lumière s’éteint, le public commence à se faire entendre lorsque les DJ prennent place, dernières instructions, derniers moments de répits… Les lyonnais entrent en piste face à un public bien plus bruyant et réactif qu’ils ne l’auraient pensé. Décidément, quelque chose à bel et bien changé dans la ville des gones.

Crédits: Inès Besson

Crédits photos: Guillaume Hyvernat, Inès Besson, Nicolas Navrot (Ned’-Lyon Photographie) pour l’image de couverture

Les liens utiles:

Hito 

Youtube: ici

Facebook: ici

Corleone

Youtube: ici

Facebook: ici

Namek 

Facebook: ici

Youtube: ici

Oster Lapwass

Youtube: ici

JNGL

Youtube: ici 

Facebook: ici

By |2019-02-02T13:01:23+01:00avril 13th, 2017|Articles de fond (Industrie), Industrie (Catégorie)|0 Comments

Leave A Comment

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.