(Note: si vous avez déjà lu la première partie, l’introduction est identique. Il s’agissait ici, de rappeler notre démarche. Vous pouvez donc passer à la suite dés à présent)

Si vous vivez à Lyon, vous savez que la scène rap de la ville ne tient pas vraiment la comparaison avec celles des autres grandes agglomérations de France. Mais si vous vivez ici, que vous êtes un minimum curieux (et peut-être un peu chauvin), vous n’avez pas pu passer à côté du phénomène Lucio Bukowski. Pourtant, notre homme s’est toujours tenu loin des canaux classiques de diffusion, des médias au sens large et de tout ce qui a trait de près ou de loin à une vision de la célébrité qui l’exècre. Mais voilà, une productivité tout bonnement indécente, des collaborations dans tous les sens, et surtout le sens de l’indépendance qui l’animent ont fait du croix-roussien un véritable monument.

Il nous paraissait donc impossible de ne pas évoquer ces innombrables projets grattés à une vitesse infernale depuis déjà bon nombre d’années. Mais en pensant à la forme que devait prendre cet article, est apparu une impasse de plus en plus évidente. Que dire, qu’écrire sur un artiste dont les codes sont aussi éloignés de ceux que ce milieu a fini par imposer ? Comment couvrir avec précision une discographie aussi étendue que dense et variée ? Et surtout, comment retranscrire, sans les travestir, les angles sous lesquels sont abordés des thèmes dont chaque mot est pesé avec autant de soin ?
Face à tant d’interrogations, c’est d’une ligne en particulier qu’est venue l’idée de donner cette forme à notre article. Et oui, on aurait pu vous parler des instrus, de l’évolution tangible de Lucio Bukowski tant sur le fond que sur la forme (et on le fera sûrement sous peu), mais il nous a paru plus judicieux de revenir à la base. Parce que Lucio Bukowski est un artiste de l’écrit avant toute chose, nous allons partir du texte et uniquement de lui. « Lucio Bukowski: retiens les phases, oublie le blaze »: cette ligne iconique de Sans Signature, a sonnée comme un déclic.

Alors, on a réécouté de long en large les titres en solo et en collaboration de Lucio, pour réunir les rimes les plus marquantes selon nous. Rien d’exhaustif bien sûr, seulement un condensé le plus représentatif possible, ponctué de quelques coups de coeur personnels. Entres réflexions profondes, clins d’oeil référencés et profession de foi artistique, plongez dans l’oeuvre du plus grand artiste lyonnais de la décennie.

L’art raffiné de l’ecchymose (2014)

« Observer l’orage est une lutte mortelle
Le temps : le proxénète violent d’un rude bordel »

« Connais-tu des hommes, des femmes de cœur sincère ?
Si oui demeure près d’eux loin du décor infect
Ne pas désespérer est la première des trêves »

« Accepter le doute c’est remporter la guerre
La seule promesse de Dieu c’est le retour en Terre
Je leur parle d’amour, ils crient « Expiation »
Ceci n’est pas un texte : c’est une expiration »

L’art raffiné de l’ecchymose

« Ton esprit est itinérant comme une roulotte
Fini par se perdre comme Dostoïevski à la roulette »

Don Quichotte

« Au fond d’un bar pourri, j’écris un texte de plus
Et sans ma plume je n’suis qu’un mec de plus »

Sisyphe

« Au commencement était le verbe que personne ne sait plus conjuguer »

Autre gare même train

L’homme vivant (2014)

« Et je m’évade, sous vingt-six apparences possibles
Je les additionne et m’échappe de mes carences fossiles »

« Les curés libéraux ont révisé les psaumes
Ils ont même appris aux pauvres à mépriser les pauvres »

« De ma fenêtre observe les toits de l’ancien Empire canut »

« Quand les empires chutèrent est-ce que les foules dansèrent ?
Combien gardent une âme intègre cachée sous le manteau ?
En attendant que nos cendres servent d’engrais à Monsanto »

Les faiseurs d’illusions sortent des lapins morts de leur chapeau

« Je gratte ce texte seul sous les toits sirotant un Bouddha Bleu
Verbalise la solitude afin que tu en gouttes un peu
Un d’ces quatre, j’arrêterai de gratter mes seizes
Apaisé, j’arrêterai de masquer mes peines »

« J’ai pas le goût de la foule, je déprime devant mon caf’
Voici pourquoi le rap ne sera jamais mon taf
J’ai besoin d’écrire et tant mieux si je ne perce pas
Ca m’évitera de perdre le feu et que mes vers se barrent »

Solitude et Bouddha bleu

« As-tu lu les nouvelles de l’édition du soir ?
As-tu vu le clochard crever au fond du square ?
Sûrement qu’il avait un nom, mais l’hiver s’en tamponne
Sûrement qu’il avait un nom, mais les passants s’en cognent »

L’homme vivant

En vrac…

« Au fond j’ai toujours aimé ça
J’ai squatté dans les bars, écrivant dans des gares
J’ai jamais traîné tard, des poèmes j’en grattais des tas
J’en rappais des barres tandis que mes gars sortaient les soirs »

Psaumes métropolitains

« La presse rap comme Jocaste ne baise qu’avec ses gosses »

N°02062014,2

« Vos buzz ont moins d’avenir qu’un pointeur dans une maison d’arrêt
Comme les murs, on était là avant et on l’sera après
J’viens plier ta pauvre ligne Maginot
L’industrie n’offre pas d’Victoires de la Musique aux marginaux »

N°18012013

« Aérien comme un Raëlien, sous acide mais là j’ai rien
Achète nos projets au lieu d’cliquer et nous dire « lâchez rien »

« Les moralistes sont encore plus chiants que c’que j’pensais
J’préfère Booba à tous les démagos du rap français »

« Aujourd’hui, y’a plus qu’les esclaves qu’on achève pas
Et quelques gars comme nous que l’on achète pas »

« Prométhée au mic’, j’fais pleuvoir un putain d’feu grégeois »

Feu grégeois

« Le genre de con citant des auteurs que personne connaît
S’imagine rester toute sa vie un gars honnête »

« Lucio Bukowski : un pseudo tiré par les tifs
Venu d’une autre époque, comme l’accent populaire d’Arletty
Le genre de gars réac’ qui n’croit pas en l’électronique
Le dernier type de Lyon dans une cabine téléphonique
Crache sur l’industrie, logique qu’il n’ait pas percé
Déjà 30 piges et CDD sur CDD, c’est débile »

«Toujours sapé pareil, et pas très bien pardi
Une barbe rousse et les chicos d’Vanessa Paradis
Sans religion, paraît qu’il croit quand même en Dieu
Paraît qu’il vote pas, paraît qu’il croit quand même en mieux »

Portraits

«Tous se disent croyants leur seul Dieu c’est leur arrogance
Et leur morale est imprimée à la banque de France
Douce apocalypse du plan Marshall au poste-cassette
Ce monde ne laissera pas d’trace comme un Posca sec »

Posca Sec

« Mon crew est bordélique : logique si le videur tremble
Comme Fidel Castro j’viendrai faire des scènes de 8h30 »

« J’rappe depuis 15 ans donc rien à foutre des têtes de nerd
Mes rimes viennent de loin comme un shoot de Larry Bird »

Tintin au Congo

« J’en ai marre de trouver mon double assis dans ma chambre quand j’rentre
Comme Vincent, j’finirai avec une balle dans l’ventre »

« Toujours en vie, comme un type attendant sur des rails
Foutez-moi dans une boîte à rythme pour mes funérailles »

« J’ai gratté mes meilleurs textes dans des cafés
En rentrant, j’ai toujours pratiqué l’autodafé »

« Le nez dans les livres, dix années après un bac
Chaque fois que j’prends un congé, j’finis derrière un mic’
Dans ma boîte crânienne se déroule une sorte de lutte
Un concert de temps en temps pour me payer un fute
La folie, c’n’est pas autre chose que de vivre hors de soi
Me dis-je relisant Rûmi sur les bords de Saône
Vous êtes morts, et le fric ne remplace pas l’esprit
Moi j’tente de rendre meilleur l’air que mes gars respirent »

Champ de blé aux corbeaux

« Echouer comme turfiste misant tout sur un tocard
Rêver de changer la face du monde avec un gros cocard »

« C’est con à dire, mais l’hypocrite appâte
L’Homme est un animal politique qui traine la patte »

Jericho

« Anto Bukowski voici les deux rois sans carotte
Affranchis d’la tutelle blanche comme Thomas Sankara »

« Indépendant jusqu’à l’échec j’vous laisse vot’sale buzz et les chneks
Et les chèques, prêts à vous vendre comme des prostituées tchèques »

Les lions sont solitaires

« Cette année je n’voterai pas, question de renoncement
Disons ce dimanche-là, je lirai plutôt Constant »

« Disons qu’je sais m’donner les moyens de mes échecs »

« Mes meilleures idées viennent dans les transports en commun
J’en égare la plupart comme des souvenirs après l’coma »

Confiture d’orties

« J’viens jouer à saute-mouton en flinguant des crews entiers
Ni pression, ni rêve, ni limite comme un fou rentier »

Ma b*** et ma voix (Missak)

« Ils savent qui sont les rois, Lyon est un pénitencier
Comme Edmond Dantès, je plongerai pour mieux vous distancer »

« Cinq cent cahiers, dix ans de rap pour pas mille eu’
Pourquoi laisser une empreinte, quand je viens piétiner le milieu ?
Chaque jour je veux arrêter, je finis en stud’ avec la team
Les assassins reviennent toujours sur le lieu de leur crime »

« Paraît que tu pèses, je dirais que t’es lourd comme une morale de fin
Un jour je serai vrai, j’aurai du Corneille au refrain »

Commérages

« Une nuit de déprime, à l’aube j’te vomis un EP »

« Les concurrents, c’est que de la S.F. comme Bradbury
J’les laisse derrière et en dessous à la Dick Fosbury »

« Remplis des salles et puis retourne au taf dans 24 heures
En fais toujours plus qu’eux et paye mon 24 meus’ »

Paye ton 16 (#21)

« Un travail de titans, un séquoia qu’on attaque à la scie
Le blaze restera indélébile comme un tag à l’acide »

Travail de titans