Si vous vivez à Lyon, vous savez que la scène rap de la ville ne tient pas vraiment la comparaison avec celles des autres grandes agglomérations de France. Mais si vous vivez ici, que vous êtes un minimum curieux (et peut-être un peu chauvin), vous n’avez pas pu passer à côté du phénomène Lucio Bukowski. Pourtant, notre homme s’est toujours tenu loin des canaux classiques de diffusion, des médias au sens large et de tout ce qui a trait de près ou de loin à une vision de la célébrité qui l’exècre. Mais voilà, une productivité tout bonnement indécente, des collaborations dans tous les sens, et surtout le sens de l’indépendance qui l’animent ont fait du croix-roussien un véritable monument.

Il nous paraissait donc impossible de ne pas évoquer ces innombrables projets grattés à une vitesse infernale depuis déjà bon nombre d’années. Mais en pensant à la forme que devait prendre cet article, est apparu une impasse de plus en plus évidente. Que dire, qu’écrire sur un artiste dont les codes sont aussi éloignés de ceux que ce milieu a fini par imposer ? Comment couvrir avec précision une discographie aussi étendue que dense et variée ? Et surtout, comment retranscrire, sans les travestir, les angles sous lesquels sont abordés des thèmes dont chaque mot est pesé avec autant de soin ?
Face à tant d’interrogations, c’est d’une ligne en particulier qu’est venue l’idée de donner cette forme à notre article. Et oui, on aurait pu vous parler des instrus, de l’évolution tangible de Lucio Bukowski tant sur le fond que sur la forme (et on le fera sûrement sous peu), mais il nous a paru plus judicieux de revenir à la base. Parce que Lucio Bukowski est un artiste de l’écrit avant toute chose, nous allons partir du texte et uniquement de lui. « Lucio Bukowski: retiens les phases, oublie le blaze »: cette ligne iconique de Sans Signature, a sonnée comme un déclic.

Alors, on a réécouté de long en large les titres en solo et en collaboration de Lucio, pour réunir les rimes les plus marquantes selon nous. Rien d’exhaustif bien sûr, seulement un condensé le plus représentatif possible, ponctué de quelques coups de coeur personnels. Entres réflexions profondes, clins d’oeil référencés et profession de foi artistique, plongez dans l’oeuvre du plus grand artiste lyonnais de la décennie.

L’article est divisé en deux pour des questions de confort de lecture. A l’heure ou vous lirez cette ligne, la seconde partie est déjà disponible.
La première s’étend de L’Homme Alité (2015) à … (2014) et réunit donc 6 projets.

Hourvari (2016)

« Et la musique est revenue dans la fête celle qu’on entend d’aussi loin qu’on se souvienne depuis les temps qu’on était petit, celle qui ne s’arrête jamais par-ci par-là, dans les encoignures de la ville, dans les petits endroits de la campagne, partout où les pauvres vont s’asseoir au bout de la semaine, pour savoir ce qu’ils sont devenus. »

Premières lignes du projet, cette phrase aussi longue que puissante est extraite d’une lecture de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.

Hourvari

« Rixe à mains gantées, les contusions seront plus élégantes
La ville thermale comme le braqueur ont tout misé sur la détente »

« Va dire à Hemingway qu’L.Y. est une fête privée »

« Avez-vous remarqué que les cimetières sont les endroits les plus fleuris ? »

Si Chopin avait eu une MPC, Baudelaire aurait rappé

« Hommes moyens, œuvres moyennes, ne reste qu’un art soluble
Pendant qu’ils lèvent leur Absolut, moi, je rêve d’absolu »

« Ciel couleur orage, monkey bars dans les tympans
Monkey Shoulder’s dans la gorge, dans l’averse repère un sample
En ferait un track en rentrant, d’ici-là, ressasse une idée noire
Des lustres que je sais que la lumière du matin rit des soirs »

« Alors, cette nuit, je vais faire comme tous les autres
Vider mon verre puis créer de jolies fables, comme Ésope »

Ceux qui boivent pour oublier sont priés de payer d’avance

« Dans des HLM mentaux avec les rêves qu’on sait
Pas d’chèque de la CAF pour le taudis dans ton cœur, mon frère »

« Et le chapelet, sans fin, des jours, répète son mouvement
Inlassablement entre les doigts d’un songe émouvant
Voir le soleil s’lever chaque matin me contente
La nuit, je crée, pas l’temps de contempler leurs étoiles montantes »

« Chacun joue d’un instrument qui n’s’accorde pas
Ça donne de sacrés mauvais thèmes
Pour galeries marchandes, discothèques et bandes FM »

John Toole

« Un type sur deux est un menteur, l’autre fait croire qu’il est honnête
Sourcils levés, je fais semblant de tout comprendre d’un Rohmer
Les souvenirs ne voient pas les balles que l’avenir leur loge
Paradoxe : un junkie use d’aiguilles pour abolir l’horloge »

Le silence est un oubli

« Quand Dieu a compris son erreur, Il nous a mis des dates de péremption
L’Homme est un Homme pour le loup, vomit sa rédemption »

« Le monde est civilisé, autant qu’une pulsion d’meurtre »

« Ne vivons que de chocs tels des centres de cloche
Les seules urnes auxquelles je crois contiennent des cendres de proches »

« Aucun repère, l’Homme nouveau est intriguant
Une bio’ du Che sur l’étagère, du Coca au frigo
J’veux bien n’pas être réac’, mais l’avenir a des goûts d’chiotte
Les Dieux traînent au comptoir, avalent des shooters de Roundup »

« Aucun de nous ne terminera en mythe
Ils veulent être des légendes, moi, j’ai la lumière en feat’ »

Pluie de grenouilles

Oderunt Poetas (2016)

« J’ai l’impression que le silence est un refrain que je connais »

« J’avance en roue libre dans l’existence pendant qu’la soif me nargue
Ephémère, m’élève pour une vie brève en papillon monarque »

Ogni giorno e la scuola

« La création n’a pas d’parti, et l’or ignore les rois
Ambition, volonté d’puissance, luxe : j’ignore les trois »

« Voué à disparaître, tel les peuples qui méprisent l’écrit »

Oderunt Poetas

« Élimé comme le manteau d’un vagabond que l’orage digère
Une balle est belle si elle libère un homme honnête de ses chimères »

« Vie à usage unique, non-recyclable et dalles en marbre
Comme animal de compagnie : des petits vers, pas d’Éluard »

« Étrange, cette manière qu’a l’Homme de refuser les équilibres
De remplir les épiceries d’nuit, et rechercher des répits ivres »

« As-tu remarqué cette ellipse ?
C’est fou même ceux qui crèvent de faim ont la télé par satellite »

Eau en poudre

« Sous les pavés, les mensonges, sous les pensées, les gens sont
Tous damnés, mes chants sont succédanés, dansons »

Kejserens nye Klæder

« Sont tous un bon conseil mais n’ont jamais rien fait
Faut l’accepter depuis qu’les frustrés ont le droit d’claviers
Dans un monde médiocre où le risque dort
J’préfère qu’on m’traite d’intello prétentieux que disque d’or »

Frank Michael

Tous veulent être célèbre pour ne jamais mourir : étrange cogite
Disons que les vers ne feront pas l’tri, leurs coeurs sont des Cocytes »

« Adam aime le fric, l’arme et le pouvoir
J’préfère ma vie de perdant que prendre une gâche de boss »

« Je refuse, car je le peux, car je le dois
Ne crois qu’en l’invisible, étrange car je le vois »

Rubaïyat

« Comme Plancus et Vidal, on a mis Lyon sur la carte »

Sur la carte

« J’ai lu un certain nombre de livres, appris à ne pas tous les croire »

« Malgré le fard, la République a la tronche de Jo’ Merrick
Un type lucide, un jour, a dit : « On a les leaders qu’on mérite »

Décalage vers le rouge

Kiai sous la pluie noire (2015) avec Kyo Itachi

« Laisse tomber les clubs, y’a que des connes
Et c’est pour ça, d’ailleurs, que le nombre de cons est proportionnel
Pour que chacun s’y retrouve et n’ait pas payé pour rien »

« Et oui l’ami, je n’suis qu’le fruit de mon spleen provincial
Écris des albums en deux après-m’ après dix purs EP »

Grand Roque

« Soyons francs, aucun spleen que la bière n’lavera
Pour ça qu’les bars sont toujours bien remplis »

Kiai sous la pluie noire

« J’ferai pas semblant d’chuter comme Sonny Liston face à Ali
Pas d’échappatoire, je suis un insomniaque face à un lit »

« Pour me souvenir où j’en suis, j’écorne le haut d’une page »

1% (avec Ruste Juxx & Shanks)

« C’est peine perdue, j’y vais quand même comme un manchot en garde »

2Pac, Molière et les licornes

« J’avale des rues au p’tit déj’, donc déboule au stud’ le ventre plein »

Transitoriis quaere aeterna

L’homme alité (2015)

« Ces derniers temps, j’vois tout en gris, le monde autour n’est qu’une lithographie
Les démons écrasent les saints, l’époque fait sa mammographie »

« J’ai perdu quelque-chose entre ici et là
J’attends, mais toujours pas de signe, hélas »

D’un blues l’autre

« Tel un synesthète, j’mets des couleurs dans ma musique
Elle est triste, elle est glauque, elle est un slow dans un bal d’usine »

« La jeunesse n’a plus d’racines, elle est née sous X
Finira bouffie et pleine d’acide façon Jimmy Hendrix »

Synesthète

« T’as l’bras long, et ça m’fait une belle jambe comme Garrincha
J’arrêterai d’pé-ra quand plus rien n’sortira
D’ici là, j’les aurai tous bombés, je suis une sorte d’IRA »

« Crèverai pauvre mais mes gosses toucheront les royalties »

« L’ego-trip, c’est comme les larmes : on y revient toujours »

« Ils mettaient pas un billet sur nous, ouais, mais les paris s’perdent
Après ça, tu situes bien Lyon sur un planisphère
Encore vingt ans avant d’trouver mes skeuds au rayon culte
Pendant que, comme Van Gogh, le grand public tend son oreille aux putes »

Bon sang d’putain

« Quitte à finir sans l’sou, je fuis leurs envies d’gloire
J’ai toujours préféré l’métro aux Berlines noires
Et Saint-François à Kanye West, connard
Ma vie, c’est du Moondog, une toile de Pierre Bonard »

« Aucune intention de n’surtout pas tenter
Quelque chose de perdu d’avance, ce serait attenter
À mon devoir d’échouer dans un monde ambitieux
Voici mon coup d’éclat : n’être rien au milieu d’eux »

Moondog

« Des mois que je n’rêve plus sauf une plume entre les doigts
Mes nuits sont des journées, mes journées boivent des brunes entre des voies »

« Je prends bien soin des espoirs que je couve
M’endors chaque soir sur les chansons les plus tristes que je trouve »

Les jours sans

« Compose une belle chanson d’amour mais commence par la fin
Laisse les droits d’auteurs au premier fou qui paraphera »

« Attaque la vie à mains nues comme un prince
Compose un vers que la mémoire évince
En perds une partie mais la vie est un tout
Achève une ère à la manière hindoue »

Gange

Tchouen (La difficulté initiale) (2014)

« Ne sors plus jamais sans mon utopie de poche »

Utopie de poche

« Sûrement qu’le canon dans la bouche d’Hemingway ignorait ses nouvelles
La mort n’est jamais sur l’affiche, ne se pointe qu’aux scènes ouvertes »

Le bateleur

…(Avec Mani Deïz) (2014)

« Trente piges dans un studio, j’ai moins d’revenu que le Messie
Repeins les murs de l’autarcie, et pas d’Bukowski à Bercy »

La dynamite est bonne à boire

« Croise un clochard de l’âge de mon père et tu sais quoi ?
Quand j’file une pièce j’ai honte de pouvoir rentrer chez moi »

« Une insomnie égal un texte, regarde le nombre de mes chansons »

« Attends l’inspiration dans un bar à part
Puis pratique l’aviron dans mon vague-à-l’âme »
Croquelune

Fin de la première partie

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