Nous vous proposons aujourd’hui un retour sur le début de la carrière solo de Lomepal. A travers les quatre EPs que nous allons évoquer, se déroule en effet la fresque d’une introduction géante; étape nécessaire à la confection aboutie d’un premier album qui fera assurément date.

Vingt mesures et rap mathématique

La carrière solo de Lomepal débute officiellement en septembre 2011, au travers d’un projet conceptuel nommé 20 mesures. Comme son nom le laisse présager, cet EP de cinq titres se caractérise par la brièveté des morceaux qui le composent. Pour autant, il constitue un véritable exercice technique à la qualité quelque peu inégale mais au leitmotiv assurément génial. En effet, rarement un premier projet solo n’avait connu une pareille réflexion derrière chaque rime qui le compose. Ces dernières semblent en effet avoir été mûrement réfléchies pour composer une mosaïque de figures de styles et de travail rythmique. Pour preuve, le jeu simple mais inédit développé autour de la tracklist; les cinq titres de morceaux reprenant la même triple-rime en in/e/u. Si le premier titre clippé de sa carrière, Singe de rue lui vaudra un surnom repris sur le projet commun réalisé avec Caballero; c’est l’atmosphère de Bien qu’je lutte que nous avons choisi de vous transmettre en guise d’illustration de cette période fondatrice.


Bien qu’je lutte – 2011

Cette foutue perle: premier coup d’éclat 

Après ces premiers pas réussis et l’acquisition d’une réputation de solide technicien auprès des artistes parisiens de sa génération; Lomepal revenait deux ans plus tard avec un EP destiné au circuit de diffusion classique. Conçue autour d’une idée de professionnalisme renforcé, Cette foutue perle est le premier grand coup d’éclat musical de sa carrière. Entamée en douceur grâce à des projets collaboratifs comme Le singe fume sa cigarette, cette transition vers la maturité artistique s’amorce donc alors même que le rappeur du XIIIè arrondissement n’a que 21 ans. Beaucoup de pistes peuvent être distinguées sur ce projet produit intégralement par Meyso; et dont nous évoquions la réalisation avec ce dernier ici. Il convient tout d’abord de saluer la qualité de l’introduction, dont la mélodieuse boucle vient harmonieusement épouser le thème développé et introduire le caractère introspectif fortement marqué des sept titres à suivre.

« On m’a raconté beaucoup d’histoires, maintenant c’est la mienne » Roule

Outre le morceau collectif sur lequel figurent Vidji, JeanJass et l’Essayiste (ode à l’amitié, la débrouillardise et à la flemme), c’est Je sors pas que l’on peut dégager comme piste la plus marquante du début de tracklist. Couplet unique de très grande classe, ce titre traite ainsi pour la première fois de l’univers mental de Lomepal; un thème devenu récurrent dans son oeuvre. Description technique et attentive d’un quotidien intellectualisé jusqu’au moindre détail, Je sors pas comporte aussi un volet critique non-moins intéressant. Une vision désabusée de l’existence, contrastant largement avec le dynamisme de la piste suivante. Cette foutue perle, titre éponyme de l’EP, regorge en effet de références brutes et centrées sur le sud-parisien. Bourrée de jolies allusions, enrobée d’un côté surréaliste toujours très apprécié de l’artiste, la chanson revêt incontestablement le costume de titre phare du projet. En témoigne le clip qui l’accompagne, le plus abouti jusqu’ici pour Lomepal.


Cette foutue perle – 2013

Vient ensuite un morceau à part dans la carrière du parisien, sorte de flash-back inattendu vers ses débuts extrêmement techniques. Coquillages, puisque c’est de lui dont il s’agit, peut en effet être considéré comme l’oeuvre textuelle la plus ahurissante qu’ai pu fournir la génération dorée à l’oeuvre depuis quelques années. Construit autour d’une triple rime permanente en O/I/A (la même idée que sur la tracklist de 20 mesures), il est l’incarnation absolue de la notion de schéma de rime. Aussi lisse que la perle empruntée à l’univers de René Magritte qui figure sur la pochette, ce titre est une référence en son genre autant qu’une démonstration du travail structurel mis en oeuvre par Lomepal au fil du temps.


Coquillages – 2013

On retrouve par ailleurs un esprit très parisien sur la fin du projet avec le clip des Battements et la collaboration d’Espiiem pour le morceau Ville fantôme. Cependant, il est plus intéressant à notre sens, de s’étendre sur cette indescriptible atmosphère en se penchant plus particulièrement sur Citroën. On peut en effet s’interroger à maintes égards sur ce titre, possiblement meilleur storytelling de la carrière d’Antoine. Parfaitement mené, celui-ci laisse en effet se dérouler sous nos yeux un long périple de fin de soirée entamé entre le nord et le sud de la capitale au petit matin. L’ambiance y est une nouvelle fois surréaliste, criante de réalisme, nous transportant dans un univers personnel et génial; métaphore de cet EP marquant à plus d’un titre.

Sombre Seigneur

Avec le double EP Seigneur suivi de Majesté, l’artiste sud-parisien a fait basculer son oeuvre dans le domaine d’un surnaturel aux teintes plus sombres. Désabusés, dérangeants, interrogateurs, les textes développés à cette occasion nous plongent dans un univers inédit et renouvelé. Un monde, où la technique toujours implacable se place intégralement au service de l’émotion artistique transmise. En ce qui concerne le premier projet, on peut reconnaître à travers Les troubles du seigneur l’un des textes les mieux écrits par Pal. Le crâne fiévreux, en plein doute existentiel l’artiste y incarne à perfection le concept de génie fou et torturé. Et si le coup de feu venu éteindre ses divagations sans doute trop lucides aurait pu mettre fin à ce chapitre marquant, il enclenche au contraire le développement précis et plus ou moins funeste de ces multiples questionnements. Dans ce sens, Enter the Void est lui aussi un morceau hors du commun. Evolutif et oppressant, il laisse peu à peu entrevoir les failles et angoisses de fêtards aux postures un peu trop appuyées pour s’avérer véridiques.


Enter the Void – 2014
« Où sont les fêtards ? Je ne vois plus que des cimetières
Toute la haine du monde cachée sous un bonheur superficiel »

Auto-justice mérite aussi une certaine attention; témoin précieux d’un retour au stade primitif, le titre pointe du doigt les failles de la moralité humaine et de l’instinct de survie. Enfin, Chute libre et Passe au-dessus viennent apporter l’une comme l’autre une touche de routine aliénante à un tableau déjà bien sombre. La collaboration avec Akhenaton est ainsi le petit plus du projet, le marseillais acceptant, avec une certaine justesse, d’entrer dans la logique interrogative de son cadet. Etrange journée vient parapher le tout, reprenant la tradition narrative et l’univers cinématographique déjà développés à de multiples reprises auparavant.

Majesté, apothéose morale 


Majesté – 2015
« J’refuse de faire partie du commun des mortels »

Avec Majesté, Lomepal revient ensuite vers un positionnement plus polyvalent, comme pour mieux rendre compte du travail accompli et des voies explorées en près de quatre années. Collaborant avec les excellents Alpha Wann et Caballero à l’occasion de deux titres clés du projet, il montrait par ailleurs son insatiable amour pour les histoires sensationnelles en endossant le rôle peu commun de tueur de sang-froid sur La Marelle.

Un morceau qui fait paradoxalement écho à l’égocentrisme exacerbé et assumé développé au travers de Majesté et d’Ego. Enfin, le stratosphérique Avion Malaisien venait parachever les multiples accomplissements amenés par ce projet introduit par un freestyle rare; posé sur la mythique instru de La Lettre. Traversé d’une beauté simple, poignant et métaphysique, le morceau peut être envisagé comme l’un des plus accompli des dernières années, toutes catégories confondues. Une réflexion évolutive et proche de celle des Troubles du seigneur, avec comme point d’orgue la ligne explicative de ce double EP conceptuel: « Seigneur sur terre, majesté dans mon monde ». Comme il est rarement bienvenu de tenter de mettre des mots sur une telle oeuvre, nous vous laissons vous faire votre propre idée à son sujet:


Avion Malaisien – 2015
« La plupart des belles choses que j’ai vu sont des mirages
J’ai tout à fait conscience que je vis dans un monde imaginaire
J’ai fermé les yeux sur l’enfer et tous ses visages
Sur le chantier du paradis tous les rêveurs peuvent devenir architecte

Moi je sais très bien tout ce qu’ils cachent
Je vois tout ce que ces faux anges me prennent
Les écouter serait trop dangereux, ils voudraient m’ouvrir les yeux
Mais leur monde est plus beau quand je rêve
Les démons font du forcing, je m’échappe de l’ombre avant qu’ils n’interviennent
Dès le matin j’ride ce monde en faisant comme si
Chaque seconde était la dernière
Le grand départ se rapproche, j’garde la gorge nouée
J’essaie de méditer parmi les donneurs de leçon
Je sais qu’ils se tairont tous si je sors une arme de ma poche
Ça y est je commence à perdre la tête
La névrose m’a rendu peut être amer
Moi j’ai rien contre toi, mais pour un détail on pourrait se faire la guerre (…)

Je m’détache de cette planète, le sentiment le plus pur de ma vie
Sur Terre je suis chez moi mais les étoiles et la lune me fascinent
Ici c’est toujours plus de misère, plus de crasse
Mes voisins l’ont accepté sans verser une seule larme
Je suis peut être du mauvais côté du mur de l’asile »

ODSL: prolongation conceptuelle de l’apprentissage 

Alors que l’on aurait légitimement pu s’attendre à un premier album solo, ce premier cycle de réflexion humaine et artistique ayant pris fin dans le succès d’estime, Lomepal décide de sortir un nouvel EP en 2016. Certainement plus facile à appréhender à la lumière de FLIP, ce dernier a surpris au moment de sa sortie par son aspect conceptuel et son esprit de transgression. Avec seulement 3 textes différents (cinq pistes au total, dont un remix de R2D2 par Superpoze et une instrumentale), on pouvait difficilement s’attendre à une telle multiplicité des thèmes et des ambiances. Ce parti pris est certainement un moyen de clore définitivement un cycle d’apprentissage pour le rappeur, tant on retrouve sur Oyasumi, par exemple, des éléments empruntés à divers titres plus anciens. En effet, ODSL peut être vu comme un concentré de densité; une alternance permanente entre narration, thème léger, égocentrisme et… introspection. En ce sens, Achille marque certainement la fin de l’ère du surnaturel et de la mise en avant régulière de sa propre personne. Dernier coup d’éclat égocentrique, le projet au sens large est une transition toute trouvée vers l’univers de FLIP, notamment au niveau des instrumentales choisies et de la légère déconstruction technique appréhendée comme une façon de laisser un peu plus de place à l’atmosphère de chaque titre. Une prédominance des émotions que l’on aura bien évidemment l’occasion d’évoquer dans très peu de temps, à l’occasion d’un article spécialement dédié au premier album de Lomepal.


Oyasumi
– 2016

« Les gens sont plus égocentriques qu’une chanson de Lomepal »

Le 8 mars 2018 à Lyon avec High-Lo