L’éclectique High Five Crew a encore bien des choses à nous dire

Déjà remarquables sur Silicon Valley, les quatre parisiens aux personnalités plus atypiques les unes que les autres ont indéniablement passé un cap avec Joli Rouge. Les répercussions de ce nouveau projet pourraient, d’ailleurs, aller bien au-delà de cet EP de sept titres en lui-même. Si les franciliens ont multiplié les expériences solo ces derniers mois, c’est en effet leur retour en groupe qui laisse présager le renforcement d’une voie artistique au statut à part; le tout au milieu des dizaines de pistes lancées par la scène indépendante ces dernières années.

Nul besoin d’être particulièrement averti pour saisir le caractère atypique du High Five Crew: des schémas de rimes rarement vus jusqu’ici, des clips bourrés d’auto-dérision et une honnêteté intellectuelle immuable; faisant en effet partie de la recette. Là où l’étude de ce phénomène à l’essor discret demande plus d’attention, c’est dans la compréhension de ses racines et de ce qu’elles disent du terrain sur lequel il prospère. Souvenons-nous, il y a cinq ans encore, un milieu extrêmement hermétique aurait certainement vu d’un très mauvais oeil la démarche d’un groupe objectivement issu d’un milieu plus aisé que la moyenne des rappeurs hexagonaux. Plutôt qu’une quelconque aisance (supposée), c’est la déconstruction de certains mythes aux teintes égotripées qui aurait interrogé de la part de l’ironiquement surnommée « Brigade du groove ». Le temps a cependant fait son oeuvre, et avec lui quelques aînés ont aidé à la diversification de la production francophone. Avec la déconstruction de principes peu fondés mais couramment admis, un nouveau ton a su trouver un écho auprès d’un public toujours plus nombreux et hétérogène. C’est donc tout naturellement qu’en 2017, une partie de l’audimat se réjouit des directions prises par une génération incarnée par Lord Esperanza, Mims, Majeur-Mineur, Nelick, Tengo John, Piège, Ocho ou encore ce fameux H5C.


Bête et Méchant (ft. Lord Esperanza)- 2016

Et si le rap français parle bien plus de sentiments, d’atmosphères, a significativement réduit son utilisation d’hyperboles viriles; ce n’est pas pour déplaire à nos acolytes. Pour en revenir à la difficile description de leur oeuvre que nous tentons de dresser ici, l’utilisation d’un mot précis semble être incontournable. Ce mot, c’est l’éclectisme. Rare en effet, de voir une équipe se complaire dans la transgression autant que celle-ci. Et tant pis si le texte ne colle pas toujours à l’attitude que l’on prête aux meilleurs rappeurs hexagonaux, si le groupe multipliait sur Silicon Valley les expérimentations, si la dernière piste de ce projet (L’éclair fou camisolé du lièvre fratricide) a été écrite ligne par ligne sans aucune concertation préalable entre les quatre membres. La réflexion qui domine et précède ici chaque détail laissait présager une évolution intéressante à l’annonce de Joli Rouge (sorti le 10 novembre). Pour ultime preuve, le titre Silicium et son dédale de rimes poétiques mi-sérieuses mi-ironiques. Sur une mélodie aux allures de douce berceuse, Eden Dillinger, LecHad, Assassam et Spider Zed récitaient donc il y a près d’un an une litanie très inspirée et pleine de doutes qui avait largement de quoi parler à leur génération. Si nous n’avons retenu qu’une seule des nombreuses lignes que comporte le texte, c’est avant tout que ce morceau s’écoute au moins une fois avec sa transcription Genius sous les yeux. Histoire de bien en saisir la profondeur et les plus petits éléments textuels.


Silicium (2016)

J’fais pas grand chose à part des déçus
Dans l’échec ou la réussite, ils diront qu’ils en étaient sûrs

Alors, quand nous nous sommes aperçus que la première ligne de l’Ep Joli Rouge était la suivante « Toute ma vie dans l’attente, mais je ne sais pas de quoi » nous aurions pu croire à un manque de renouvellement. Si le High Five Crew aurait pu légitimement chercher à enfoncer le clou dans une voie où il avait excellé (entre les multiples pistes lancées depuis ses débuts), c’était sans compter sur l’esprit trangressif que nous abordions plus haut. Les changements d’ambiance sont ainsi incessants sur un projet que l’auditeur traverse à l’affut d’un nouveau tour de passe-passe musical. On guette sur Joli Rouge les rebonds créatifs d’un quatuor monté sur Pogo Stick, se laissant surprendre par des textes bourrés de clins d’oeil dont le champ semble quasiment-infini. Et quand, enfin, le premier couplet de Liberté Convictionnelle aurait pu sembler un peu plus calme que ses pairs, le pont conçu comme une bonne blague vient nous rappeler qu’il n’y a pour le moment aucun point de comparaison à l’oeuvre du groupe. Entre césures, interludes sous formes de résumé, jeux de tempo et autres surprises; la dernière piste arrive bien vite. Et c’est bien là, que le projet prend finalement une nouvelle ampleur. Car aussi bon soit un projet, difficile pour lui de laisser une trace sans un morceau vraiment remarquable. Si j’étais pas là est un peu de tout ce que l’on a dit jusqu’ici, avec une touche de singularité. D’une honnêteté extrêmement rare, les MC’s évitent l’écueil qu’auraient pu être le fait de forcer le trait des doutes. Pleins d’anecdotes, tous se mettent au diapason d’un titre collectivement parmi les plus accomplis de l’année 2017. Et comme sur Silicium, quelques rimes inspirées se créent une place dans l’esprit de celui qui les reçoit. Jusqu’au prochain projet en tous cas…

« Ma présence se résume à une assiette en plus, des rêves en moins (…)
Et la terre aurait gardé plus de quatre-cents litres d’air par heure
Les nombreuses blagues qui tombent à l’eau se feraient plus rares
Aurait gardé plus de quatre cents litres d’air par heure
On aurait beaucoup moins de discussions qui n’mènent nulle part » Eden Dillinger