La période actuelle d’effervescence qui traverse le rap français, fait dire à la plupart des observateur qu’il ne s’est sûrement jamais aussi bien porté. Si l’on se base sur l’exposition médiatique, le constat ne souffre effectivement d’aucune contestation. Mais bien au-delà de ce seul critère, c’est une identité solidement ancrée qui vacille depuis quelques années. Le constat semble implacable: le rap francophone, en ne cessant de séduire un public plus large, a atteint le stade du choc générationnel. 

Actuellement, le rap semble avoir trouvé la formule pour s’immiscer dans un ensemble très large de thématiques de sociétés; et se faire par la même occasion une place dans les milieux stratégiques que sont le sport et la mode. Pour autant, malgré le recul d’un certain scepticisme et la multiplication des projets de qualité, une incompréhension réciproque demeure entre deux grandes générations d’auditeurs. Si ces différences d’approche sont inévitables, compte tenu de la mutation observée dans l’ensemble du rapport à la musique, elles incarnent parfaitement une des difficultés de tout genre passé d’underground à dominant. 

Les micro-évènements, comme les réactions outrées provoquées par le manque de connaissance du rap old school, dont a semblé faire preuve le jeune Koba la D l’illustrent bien. Tout style musical se bâtit sur un trait d’identité commun à son public. Dans le cas du rap, l’attachement à une certaine rythmique, un contenu politisé; ou encore un lien direct avec la rue ont incontestablement marqué une première vague d’auditeurs. 

IAMPetit frère (1997)

Il est tout d’abord à noter, que l’apparition d’un phénomène musical (quel qu’il soit) sur un territoire, emporte des conséquences à long terme. Ainsi, l’accueil initial de ce mouvement par la population, offre souvent une idée de sa pérennité à venir. Plus encore, en s’appropriant un genre, les premiers auditeurs en retiennent certaines caractéristiques, amenées à prendre le pas sur d’autre. Le cas du rap français, ne fait pas figure d’exception. 

C’est ainsi, que la fin des années 1980, les années 1990 et le début des années 2000 ont vu défiler des artistes devenus des légendes du milieu. Laissant derrière eux une génération marquée à vie, ceux-là peuvent aussi se vanter d’avoir su proposer des titres encore largement écoutés à l’heure actuelle. Au-delà des artistes et groupes piliers (IAM, Lunatic, Ideal J,…), nombreux sont ceux à avoir retenu une capacité à plaire par la formule choc; autant qu’à décrire avec précision. 

Il est donc compréhensible de voir des amateurs s’offusquer lorsqu’une jeune génération, pourtant baignée dans le rap, révèle son manque d’intérêt pour les albums autrefois perçus comme incontournables. Une crainte de voir s’étioler l’esprit des origines ? Certainement. Pour autant, cette réaction n’émane pas vraiment du même état d’esprit que les premières démarcations apparues; lorsque les internautes les plus attachés au old-school avaient noué alliance avec quelques néo-puristes. Les débats houleux étaient alors cristallisés autour d’une poignée d’artistes (JUL, PNLNekfeu ainsi que tout trappeur de 2014 si l’on se veut aussi réducteur que possible).
Ainsi, ces deux publics très impliqués et assez peu représentatifs, ne se sont jamais vraiment retrouvés autour des mêmes évènements ou des mêmes nouveautés. Pourtant, des polémiques aussi futiles que rapidement oubliées, laissent apparaître quelques fractures que l’explosion rap des dernières années n’a pas réparé.

 PNLl’Ammoniaque (2018)

Finalement, il semble qu’il ne puisse vraiment en être autrement. L’esprit du rap se dissout dans la grande machine commerciale ? D’autres répondront que ce mouvement n’aurait jamais atteint un tel niveau de diffusion sans évoluer depuis son stade « boom-bap ». Les nouveaux artistes eux-mêmes, ne semblent pas vouloir reprendre un flambeau historique ? Qu’importe s’ils multiplient à l’infini les horizons musicaux.

ZoxeaRap, musique que j’aime (1999)

Chaque jour, le rap compte de nouveaux adeptes. Parmi ceux qui n’ont embarqué dans cette grande aventure que très récemment, nombreux sont ceux à se tourner en priorité vers les artistes actuels. Que pourrait-on leur reprocher ? La production actuelle est gigantesque, variée et… très éloignée de ce premier âge d’or des années 1990. Comme dans tout courant devenu mainstream, le sentiment de dépossession est légitime pour ceux qui baignent dans cette culture depuis plusieurs décennies.

Des passerelles existent cependant toujours, comme le montre une production littéraire de plus en plus fournie sur l’histoire du hip-hop. De même, on peut penser au regain de notoriété d’artistes tentant de combiner le meilleur des différents courants. Des motifs de satisfaction pour ceux qui craignent un effacement des racines. D’autant, que tout mouvement d’élargissement d’un auditoire entraîne la création de « niches » et autres sous-genres. Que tous se rassurent, il y aura largement de quoi combler chacun.

« Les écrits restent, les mots s’envolent » La Rumeur (1999)

Luc Fournel et Adrien Dupin (18/11/2019)