La période de confinement que nous connaissons, a brutalement interrompu l’ensemble des tournées. Tandis que les grilles des salles demeurent closes, nombre d’artistes et de structures spécialisées font part de leurs craintes quant au futur de l’industrie. Ce silence imposé, aussi soudain qu’anxiogène, n’a finalement qu’un seul avantage: nous permettre de repenser le rapport aux concerts. 

Proximité physique et partage instantané 

La scène est devenue si courante, que personne ne semble plus y prêter attention. Attendu depuis de longues minutes, l’artiste principal entre sur scène et se voit aussitôt salué par une levée de téléphones portables. Devenu anodin, ce geste dit pourtant beaucoup de notre rapport à la musique live. On le sait, Instagram a révolutionné l’industrie du tourisme, modifiant profondément les stratégies de communication de certains professionnels. Le tout, au point que de nombreux spécialistes s’inquiètent, de voir les vacanciers rejoindre leur destination avec une idée pré-conçue et très profondément ancrée. Le partisan du tourisme connecté, n’a plus qu’à confronter son anticipation au réel. Surtout, il ne lui reste plus qu’à partager son propre souvenir des lieux qu’il s’attendait à trouver.

Dans une moindre mesure (et encore), les fans ont eux-aussi développé un mécanisme quasi-automatique. Outre l’impératif (supposé) de rentrer chez soi avec quelques photos et vidéos, s’est répandu un sentiment surpuissant: la grande crainte de ne pas immortaliser le moment tel qu’on l’aurait souhaité. En cela, le concert devient une forme de tourisme comme une autre. La photographie de concert, plus encore au smartphone et depuis la fosse, est un exercice périlleux. Alors, entre les changements de luminosité, la distance, les bousculades et les spectateurs dans le champ; mieux vaut sans doute assurer le coup en y consacrant une bonne partie du show. Il arrive parfois, que l’on reconnaisse ses voisins d’un soir dans la célèbre ligne de Nekfeu: « ils filment mes concerts, au lieu de les vivre ». Il y a, bien sûr, une part de vrai là-dedans et un agacement légitime à ne profiter que d’une partie de la performance faute de bien voir à travers les écrans d’autrui.

Mais si le concert s’exporte autant hors des murs de la salle, devenant incontournable comme le tourisme sur les réseaux sociaux, c’est aussi du fait des artistes. Ces dernières années, les live reports et autres clips tournés sur scène sont devenus des incontournables de la communication en tournée. On ne compte plus les interprètes, qui se rendent de ville en ville accompagnés d’une équipe photo ou vidéo. D’ailleurs, le contenu proposé à cette occasion est souvent d’excellente qualité. La preuve, d’un réel attachement aux concerts, autant que d’une nécessité de créer toujours plus de contenu en marge des albums. La chaîne publique franco-allemande Arte, a même développé un format spécialement dédié à ce type d’expérience: Le Club

Live Report de Disiz lors d’un concert à Lyon en 2017

Risques et limites d’un tourisme banalisé

Le principal inconvénient, est que ces productions soignées sont vite marginalisées, par la masse énorme de clichés pris le même soir depuis la foule. Outre leur qualité souvent moyenne (voire médiocre), des extraits vidéos peuvent même avoir des répercussions négatives pour les artistes. Du simple raté technique, au titre exclusif subitement révélé au grand public, le risque peut être grand autant que la musique reléguée au second plan. Il y a d’ailleurs un paradoxe, à limiter drastiquement les accréditations de photographes (comme le font de plus en plus d’artistes), tout en acceptant de se laisser filmer depuis les premiers rangs. Si le bannissement de professionnels de l’image fait débat, pourquoi ne pas prendre des mesures similaires pour les fans ? 

Yassine Stein Rouge Tourisme

Yassine Stein à Lyon en 2017

Par peur de les contrarier ? Pourtant, rien n’obligerait les artistes à bannir les smartphones de leurs lives, ni à placer un agent de sécurité derrière chaque reporter en herbe. On pourrait ainsi, imaginer que les spectateurs soient incités à ne pas faire usage de leurs téléphones sur un certain laps de temps. Plutôt qu’une frustration, ce mécanisme permettrait sans doute de trouver un compromis juste entre ce désir d’immortaliser l’instant; et le fait de ne pas gâcher son propre concert ou celui des autres (notamment les artistes). L’omniprésence d’Instagram et autres, a limité l’effet de foule et les moments de musique hors du temps. Recréer une vraie forme de cohésion entre spectateurs serait un sacré défi pour plusieurs genres musicaux plébiscités par un public jeune. Ces fameux styles, sont paradoxalement ceux dont la scénographie s’est le plus largement professionnalisée ces dernières années. Apporter quelques moments uniques et indescriptibles, propres à chaque date, est sans doute la dernière étape de cette transformation. C’est seulement lorsque cet objectif sera atteint, que le public cessera de venir aux concerts avec la même idée pré-conçue que lorsqu’il se rend en vacances.