Fort du succès naissant du High Five Crew dont il fait partie, et de ses multiples collaborations, Eden Dillinger franchira un nouveau cap le 5 juin avec la sortie de son premier projet: OLAF. Dix titres à la diversité extrêmement rare, tant thèmes et sonorités s’y mêlent sans qu’aucun morceau ne ressemble au précédent. Artiste complet, viscéralement attaché aux valeurs de l’indépendance et de la prise de risque, il a accepté de revenir avec nous sur sa vision de la musique et d’un tel saut dans l’inconnu.

1/Tu sors un premier projet solo de dix titres le 5 juin, à mi-chemin entre EP et album, comment le définirais-tu sur le plan de la forme ?

C’est intéressant de commencer par cette question car elle mêle à la fois le fond et la forme de ma démarche. C’est-à-dire que dans OLAF je n’ai pas voulu me ranger dans des cases. Je crois que la nouvelle génération dans le rap cherche à s’extirper de tout ce qui pourrait la cloisonner, que l’on n’aime pas trop être identifié à quelque chose de précisément défini. Parler d’EP me paraissait trop banal et n’était pas approprié car le projet comporte dix titres; j’aurais pu l’appeler « LP » à la limite mais tout le monde s’en fout (rires). De fait, parler d’un album serait bien trop formel et évoque une consécration, un aboutissement qui ne colle peut-être pas assez ici. J’en parle donc plutôt comme d’un « projet », surtout qu’aujourd’hui le public ne fait aucune différence entre EP/mixtape et album. S’il fallait vraiment le ranger quelque part OLAF s’apparenterait à une mixtape dans son format et sa pluralité d’ambiances.

2/Comment appréhendes-tu l’intérêt assez large que génère OLAF, malgré le peu de titres que tu as pu sortir par le passé ?

Cela dépend ce que l’on entend par « intérêt assez large ». J’ai sorti assez peu de morceaux mis à part des collaborations diverses et le Grünt 31. Après, cela fait aussi quelques temps que je suis présent via le High 5 Crew et que j’apparais sur des feats; donc il commence à y avoir pas mal de gens qui me suivent de près ou de loin. Je ne pense pas être sous-coté en tout cas, je suis content d’avoir déjà une bonne visibilité, je sais que peu ont cette chance. D’autre part, j’ai travaillé assez dur pour ne pas me considérer comme sur-coté non plus (rires).

3/Sur Twitter tu as souhaité assumer fermement l’évolution artistique qu’apportera ce projet à ta discographie. Quelle sera t-elle ?

En vérité c’est surtout OLAF qui va installer une discographie. J’ai fait en sorte que le projet soit particulièrement varié tant dans ses prods, ses ambiances, les flows, les sujets abordés… Je me suis vraiment pris la tête pour ne pas avoir deux sons identiques. En fait, en grandissant et en faisant mes armes avec le High Five Crew j’ai acquis une certaine ouverture d’esprit que je trouve primordiale. J’ai du mal à avoir des leitmotivs sonores, je n’aime pas avoir l’impression de me répéter. Je suis content quand je réussis quelque chose, et je passe rapidement à la suite. Certains diront que je me cherche, je pense plutôt que je creuse sans vouloir trouver une unique vibe que je ne voudrais pas lâcher par la suite. OLAF c’est une carte de visite, un bon aperçu de ce dont je suis capable. Je pense qu’il y en a pour tous les goûts: pour ceux qui aiment quand je kick sur des prods sombres, quand je freestyle de façon dure et énervée mais aussi dans des sons plus doux, plus musicaux ou bien relax. Je pense sincèrement que des gens vont êtres surpris. Ce serait de toute façon horrible si le public, quand je sors un son, avant même de cliquer se disait « oh ça va être comme ça c’est sûr ! ». J’espère vraiment créer la surprise à chaque fois.

Photo: Joanna Doukov

4/Tu as suggéré à ceux qui souhaiteraient te voir poursuivre dans la même voie de faire tout simplement l’acquisition d’un jukebox. Comment expliques-tu cette sorte de légitimité dont se sentent investis certains auditeurs vis-à-vis de l’évolution de jeunes artistes prometteurs comme toi ?

Magnifique transition avec ce que je disais juste avant, on essaye d’être des artistes, des scientifiques. On ne fait pas du rap fordiste, et de ce fait nous ne sommes pas des jukebox. Ce n’est pas l’idée, de trouver une recette et de l’appliquer indéfiniment. Evidemment que cela va fonctionner un temps, le public sera content; mais cela détruit l’épanouissement personnel et les gens vont se lasser au bout d’un moment. Si tu fais du surplace, tu ne progresses ni intellectuellement ni musicalement, et c’est triste. En jetant un coup d’oeil aux commentaires sur internet, tu t’aperçois que ces mêmes gens parlent de « trap » ou de « boom bap » sans pouvoir les décrire. Ils s’interdisent d’aimer des genres musicaux sans les connaître, ils veulent que tu ailles dans une direction qui est bien souvent la facilité artistique. C’est un problème qui est encore plus présent pour les artistes de ma génération; on est à mi-chemin entre l’ancien et le nouveau, et le public a parfois des mois en retard sur des artistes qui sont « plongés dedans », eux. J’ai vraiment un problème avec ce genre de comportement, c’est pour ça que j’en parle pas mal dans mes textes… Le public internet peut réellement se révéler castrateur, il veut t’enfermer musicalement et ça, ça peut être très déstabilisant.

C’est pour toutes ces raisons qu’il me semblait pertinent de sortir Mononoké après Aileron, je savais que la rupture allait être compliquée à assumer mais nécessaire. C’était une sorte d’avertissement pour dire « Attention, n’essayez surtout pas de me mettre dans une case, je ferais tout pour en sortir ».

5/Ta pochette est extrêmement graphique, quelle est son histoire ?

Je voulais véritablement une cover représentative du projet. Dans OLAF il y a énormément d’images, de références, de lieux; car j’ai une écriture très graphique depuis longtemps et je voulais le retranscrire sur la pochette. J’ai donc entamé avec mon ami Moas et ma copine, un collage autour des inspirations qui ont marquées la période d’écriture, puis on l’a projeté sur un mur blanc. Moas a ensuite réalisé la photo à l’argentique et Ajile s’est chargé de la typographie.
On peut y retrouver un flacon de poison qui se déverse dans des grillz par exemple; c’est une référence à Un Sceptre Pour Un Spectre ou je dis « Je met du poison sur leur grillz en guise de représailles ». Je voulais que le public s’amuse à capter petit à petit les images. De plus, il y a des explosions de couleurs, comme dans le projet, elles se retrouvent partout. On a collé une pancarte de kebab sur mon livre fétiche (Crime & Châtiment de Dostoïevski), car je peux rapidement passer d’un sujet sérieux à un truc désuet. Je pense qu’on a vraiment réussi à retranscrire l’ambiance générale du projet avec cette idée.

Pochette: Aliocha Wallon

6/Avec qui as tu collaboré sur ce projet ? Du beatmaking aux featurings ?

Mis à part un intervenant extérieur, Yung Skah (un jeune français qui est derrière la prod de OLAF ndlr) tout s’est fait en famille. Du coté des beatmakers on retrouve Piège, monstre de travail qui est producteur acolyte. Je suis arrivé chez lui avec une version désastreuse de Chat de Chester, je lui ai filé le sample, en 3/4h il avait fait une prod incroyable. C’est quelqu’un de très créatif, ingénieux et sérieux, tu te sens en sécurité quand il est à la production. On peut également retrouver sur le projet mon DJ et frère LaSmoul (interview juste ici). Cela fait des années qu’on traine ensemble maintenant; il a des goûts musicaux incroyables qui se ressentent forcément quand il se met à la prod. Ils ne composent que des prods qui groovent, celles qui t’obligent à lâcher un mouvement de tête (rires). C’est un peu l’antagoniste de Piège, ils travaillent différemment et ont des domaines de prédilections opposés donc c’est très agréable et intéressant dans un projet d’allier les deux. Flem, lui, est derrière la prod d’Aileron. Il m’a envoyé un pack de plus de 40 instrumentales, j’ai entendu celle-ci; j’ai tout arrêté et une heure plus tard j’avais mon morceau. Il touche à tout, c’est là aussi très appréciable. Pour finir Majeur Mineur a lui-aussi fourni une instru. C’est un vrai plaisir car cela faisait deux ans que l’on devait se caler ça, et que cela s’est fait in-extremis. Il créer des ambiances incroyables à chaque fois, son génie réside dans la façon qu’il a de structurer un morceau; bien au-delà de simples boucles, celui-ci évolue réellement.

Photo: Aliocha Wallon

D’ailleurs, au niveau des featurings, son binôme Lord Esperanza sera présent. J’adore travailler avec lui, car il a une réelle rigueur et une vision musicale avec laquelle il peut changer un morceau. De plus, il y a une forme de challenge à collaborer avec lui car c’est un kickeur qui peut avoir une fulgurance à tout moment, et qui oblige donc à se mettre au niveau. Le duo avec Tengo John était une évidence, cela fait 4/5 ans que l’on se connaît et on a énormément rappé ensemble. Il a une aisance incroyable, c’est un vrai caméléon qui prend beaucoup de place sur un morceau d’où la nécessité de ne pas faire un track banal avec lui. Je voulais que l’on crée un morceau intemporel, qui ne soit pas imprégné de ce que l’on entend tous les jours. Le résultat est une sorte de Trap’N’B poétique composé par LaSmoul. Thé Vert est une fierté car le refrain de Tengo a poussé le morceau dans une dimension que je n’aurais pas atteint seul. Enfin, Blue Mancino ferme le projet. C’est un gars que j’entend rapper depuis trois ans environ, je l’ai vu progresser pour devenir de plus en plus fort. A mes yeux il l’est plus que 95% des rappeurs de notre défaut est la complexité qui caractérise son oeuvre, le public risque de ne pas comprendre sa science et de le sous-coter comme ont pu l’être des artistes comme Alpha Wann ou bien Ill en son temps. Du coup je voulais qu’on fasse un morceau pour que les gens prennent conscience de l’étendu de son potentiel, Chat de Chester est né, je pense que je n’ai pas besoin d’en dire plus une fois que les gens auront entendu son couplet.

7/Y’a t-il une école de rap à laquelle tu penses tout de même pouvoir t’identifier ?

Absolument pas, je prend ce qu’il y a à prendre partout. Je ne suis pas du tout enfermé dans une doctrine rap ou un mouvement, je me fiche des frontières ou des guerres d’écoles, je les trouve tout à fait dépassées aujourd’hui…

8/Niveau scènes, que peut-on attendre de toi dans les prochains mois ?

Il y a des scènes qui arrivent, en duo avec Lord notamment. Il est trop tôt pour parler du reste, tout comme pour celles avec le High Five Crew. Une date parisienne va bientôt tomber après le succès rencontré au Batofar (salle parisienne ndlr), le reste c’est secret… Mais je bosse beaucoup la scène, c’est extrêmement important pour moi, et j’y prend réellement goût. C’est un exercice rendu extrêmement difficile, car il est impensable pour moi de ne pas honorer le fait que les gens se déplacent (et payent même). Il faut offrir sur scène quelque chose de bien plus fort qu’on ne pourraient le faire avec un enchaînement de vulgaires freestyles.

9/Y’a t-il déjà un autre projet, au statut peut-être plus proche du premier album, auquel tu penses ?

Haha, oui je suis actuellement en train de préparer mon prochain projet, qui ne serait certainement pas un album. Mais je n’en dis pas plus, si vous avez bien saisi mon état d’esprit; vous savez que ça ne ressemblera pas à OLAF.

10/Pour finir, quel regard portes-tu sur le statut de rappeur en 2017 ?

J’aimerais bien parler du fait qu’aujourd’hui le rap est en train de subir une mutation profonde, et qu’il dépasse grandement ses codes. Aujourd’hui être rappeur, faire du rap, à mes yeux ça ne veut plus rien dire. C’est plus qu’un style musical, c’est un mouvement. Un projet de rap aujourd’hui c’est une éponge, le résultat d’influences diverses qui sont elles-mêmes déjà des influences d’autres genres. Ce serait vraiment génial s’il n’existait plus de classification musicale, que les gens ne s’attardaient plus sur l’image d’un style musical mais qu’ils se demandaient juste « est-ce que j’aime ça ? Est-ce que ça me plaît ? » on aurait un art bien plus ouvert, et à mon avis bien plus de contenu créatif et novateur.

Capture d’écran, clip d’OLAF