Hologram Lo’: homme clé du renouveau (1/2)

Depuis 2011, une nouvelle génération d’artistes parisiens s’est peu à peu positionnée au centre de la scène indépendante du hip-hop français. Cette montée en puissance autour de quelques têtes d’affiche, nous la connaissons tous. Et pour cause, c’est l’histoire d’une transformation complète de la diffusion du rap en France. Celle aussi d’une réconciliation que rien ne laissait présager entre évolution musicale et succès commercial plus ou moins large. Au centre de ce renouveau de fond et de forme, on trouve un homme à la carrière déjà bien remplie; dont les instrus innovantes resteront certainement comme des témoignages vivants du fastueux rap de son époque. Retracer le chemin d’Hologram Lo’ sur les dernières années, c’est raconter en filigrane l’histoire des Nekfeu, Georgio, Alpha Wann, Darryl Zeuja et autres Lomepal. Etudier son évolution artistique, c’est suivre les tendances de fond de la branche la plus prolifique du hip-hop hexagonal sur les dernières années. Entre labels, groupes, prestations scéniques et trophées, nous vous proposons donc aujourd’hui une plongée dans l’univers du beatmaker le plus iconique de l’hexagone.

 « T’as les oreilles qui chauffent ? Normal c’est Louis qui mixe » (Alpha Wann, Hi Haters, 2011)

C’est entre 2010 et 2011 que naît la carrière de Lo’, ou plutôt celle de celui qui se fait appeler DJ Low au moment de sortir son premier projet personnel Lowficieux. Très à l’aise au sein du POS (futur 1995), le producteur parisien multiplie rapidement les collaborations avec les membres d’un groupe aussi hétérogène que complémentaire. De quoi faire ses classes, progressant au même rythme que les cinq surdoués, chargés eux de faire vivre ses compositions aux influences old school US assumées. Si le style de chacun des artistes gravitant autour de la « sphère 1995 » n’est évidemment pas encore totalement fixé, cette période correspond tout de même aux premiers grands morceaux de la génération du beatmaker parisien. Alors que la France du rap n’a pas encore conscience des profonds changements qui se préparent en son sein, une poignée de jeunes producteurs réussit à se distinguer dans un laps de temps très court en proposant un certain nombre de créations originales. À l’opposé des prods souvent stéréotypées qui avaient rythmées les années précédentes, ces quelques têtes ont avancées leurs pions au même moment, avec en prime quelques éclairs de génie. A Juliano, autre producteur proche proche du clan, le mythique et dansant Dans ta Réssoi (Nekfeu et Alpha Wann). Pour Goomar, la mélancolique et émouvante (Homme de l’ombre Georgio); pour l’hologramme le premier classique sera Normal (Guizmo).

Ce n’est qu’a posteriori que l’on peut prendre pleinement conscience de l’importance de ces trois titres, et plus particulièrement du single de Guizmo. Iconiques, tous ont permis à cette masse d’artistes hétéroclite de se démarquer d’une scène française rendue de plus en impersonnelle. Avec ces hymnes, aux registres bien différents, Paris intra-muros s’imposait surtout de nouveau comme l’épicentre du rap français. Au milieu de ces transformations de fond, Lo’ compose aussi l’instru d’un des premiers bangers de Alpha Wann et SneazzyHi Haters. Quelques instrus pour Fixpen Sill plus tard, il propose de nouveau un excellent morceau en collaboration avec Lomepal (Jo Pump à l’époque) et Nekfeu. Outre la qualité qui le caractérise, À la trappe offre en effet un assez fidèle reflet des influences du jeune Louis et de sa progression vers un statut de beatmaker de plus grande envergure.

Les EPs d’1995

Chose surprenante, bien que présent sur la pochette du projet et dans les clips de La Source et La Flemme, Hologram Lo’ n’a produit qu’une seule instru du premier EP d’1995. Si Milliardaire, puisque c’est d’elle dont il s’agit, n’a pas bénéficiée du même écho que les deux titres cités précédemment; elle a au moins permis à Lo’ de s’aventurer sur le terrain des productions pensées avant tout pour la scène. Un changement de registre sous forme de diversification, absolument nécessaire pour un groupe dont la première tournée a été tout à fait formatrice. Sans promo, ni maison de disque, les six parisiens ont ainsi traversé la France dans un flou logistique synonyme d’improvisation permanente et de créativité décuplée. En témoignent a posteriori les deux bijoux que sont Souviens Toi (1995; 2012) et Bustour (Alpha Wann; 2013), récits émus et émouvants de ces interminables trajets en bande sur les routes de l’espace francophone. Quoi qu’il en soit, La Suite est (avec Normal) le premier projet à succès de cette génération dorée et de plus en plus scrutée.

De retour à Paris, fort d’un succès d’estime mais aussi sous le feu de certaines critiques, 1995 devait confirmer tout autant que développer sa vision d’un rap français renouvelé. Quelques mois plus tard, La Suite voyait donc le jour; deuxième EP aux sonorités sans doutes plus travaillées et aux automatismes plus évidents entre les cinq MCs aussi différents que complémentaires. C’est ce projet qui marque le véritable basculement dans la carrière de DJ Lo’, celui-ci se voyant confier 4 instrus, et de manière plus générale les clés du projet en terme de cohérence musicale. Une liberté certaine, pour évoluer néanmoins sur un terrain rendu miné par les nombreuses attaques quand à la rupture opérée avec un milieu victime parfois victime de ses propres clichés. 1995, porte-drapeau d’un « Rap bourgeois » jamais vu auparavant ? Une image fréquemment reprise lorsqu’est évoqué le parcours du crew, sans que celui-ci ne s’en soit alarmé plus que de raison depuis ses débuts. Quoi qu’il en soit, ce second projet collectif est celui de la maturité et du changement de statut. Maturité d’un groupe à la moyenne d’âge extrêmement basse tout d’abord, mais aussi celle d’Hologram Lo’, ce dernier s’imposant peu à peu comme visionnaire. En assumant pleinement les choix esquissés par ses proches au cours des mois précédents, le producteur choisissait d’accélérer le développement d’une école totalement indépendante et imperméable aux codes généraux du rap game cuvée 2011-2012. Pour en revenir à la création musicale à proprement parler, les quatre pistes confiées à Lo’ sur La Suite figurent parmi les plus remarquables composées ces dernières années. En témoigne leur modernité, toujours perceptible cinq années plus tard, et ce savant mélange des influences qui ne manquera pas d’emplir les amateurs d’une nostalgie certaine. Quatre morceaux aboutis, laissant tour à tour place à la présentation de l’ambiance du projet (Bienvenüe), l’introspection (Comment Dire) et au fameux jeu de scène si cher au ninetyfive (Renégats). Et si les shows de la seconde tournée commençaient régulièrement par les sauts dans la fosse sur les notes si caractéristiques du dernier morceau nommé; le seul véritable single de l’EP était bel et bien la dernière piste confiée à l’hologramme. La Suite, nouvelle trouvaille de ce dernier est une forme de réponse efficace aux critiques qui pleuvaient alors sur les parallèles tissés par le groupe avec la culture jazz. L’instru rythmée de saxo consacrait ainsi le succès naissant du nouveau phénomène parisien, une chose inimaginable quelques mois auparavant (il suffit de jeter un oeil aux tendances très synthétique de cette période pour s’en convaincre). Une réussite musicale de plus pour 1995 et son DJ. D’autant que le projet tout entier est par ailleurs saupoudré d’une forte revendication territoriale liée à cet état d’esprit sud-parisien si difficile à définir, mais que l’on retrouvera néanmoins sur nombre de projets pendant les cinq années suivantes.

Singe, Clopes et Réussite

Sans prendre de pause, Hologram Lo’ a aussi donné en cette année 2012 une autre dimension à un duo que l’on connaît bien désormais. Avec le projet Le singe fume sa cigarette, le producteur réunissait ainsi l’association franco-belge constituée de Lomepal et Caballero. Une nouvelle initiative, tant les collaborations entre la scène bruxelloise et son pendant  parisienne peinaient à se réinventer malgré quelques initiatives intéressantes. Direction le fameux studio Blackared donc, afin de voir le trio pondre un projet en dix chapitres à mi-chemin entre le test grandeur nature et la démonstration  de technique pure (Fumer Tue par exemple). On notera surtout l’instrumentale très chill et jazz de L’Horloge, parfaite pour Pal; et celle de Sur Mes Pas sur laquelle Caballero s’est exprimé comme rarement dans ce registre. Un très bon EP, ponctué de l’un des seuls morceaux réellement collectif de cette génération; Le singe fume sa cigarette réunissant en effet (en plus de ce trio) Kéroué, Nekfeu, Alpha Wann, JeanJass, Seven et Senamo notamment.

Dernier titre de l’EP, Ma Réussite, résume parfaitement la situation d’Hologram Lo’ en ce mois d’octobre 2012. Discrètes, passionnées, de plus en plus personnelles, ses compositions ont alors tout pour séduire un large panel d’auditeurs attirés par ce joyeux mélange d’influences peu présentes jusque là sur la scène française. Hyper productif, Lo’ n’a alors qu’un ultime défi à relever avant le passage en 2013; le plus grand de son début de carrière. Le 31 décembre, le premier album d’1995 est en effet disponible, dernière étape d’un cycle créatif entamé deux EP plus tôt.

Paris Sud Minute, effervescence des faubourgs

Pour ce premier LP, Lo’ fournit douze instrus parmi lesquelles les géniales Ça Raisonne, Paris Sud Minute et Jet Lag. Toujours sous le feu de certaines critiques, le projet sera perçu à sa sortie par beaucoup comme un succès commercial lié à une tendance éphémère. Difficile en effet d’y voir au milieu de multiples chamboulements le premier grand succès artistique d’une génération dorée. Un décalage sans doute lié au caractère original des dix-huit pistes, auquel n’est évidemment pas étranger le beatmaker. Nous aurons l’occasion par ailleurs de revenir bien plus en détail sur Paris Sud Minute à travers de prochains articles. Quoi qu’il en soit (et c’est bien là l’essentiel), cet album a fini de conférer à ce dernier le statut de tête d’affiche d’un nouveau mouvement dans le petit monde du beatmaking français. Derrière Hologram Lo’, c’est ainsi Hugz, Diaby, Loubensky ou encore VM the Don qui ont pris petit à petit leur envol.

La deuxième partie de cet article sera consacrée à l’après-Paris Sud Minute. Elle traitera notamment de la naissance de Don Dada, du poids artistique actuel de DJ Lo’, et des collaborations en tous genres qui ont vu le jour ces dernières années autour de lui. 

Les compositions d’Hologram Lo’ à connaître:

Souviens Toi- 1995
Ça raisonne- 1995
Bienvenüe- 1995
Paris Sud Minute- 1995
Bonheur suicidé- S-Crew
Hydropnie- Alpha Wann
Alph Lauren- Alpha Wann
Normal- Guizmo
Soleil d’hiver- Georgio
Le Roseau- Jazzy Bazz
Nekketsu- Nekfeu
Time BOMB- Nekfeu
À la trappe- Lomepal, Nekfeu
Sur mes pas- Lomepal, Caballero
Dorian Tyrell- Lomepal
J’vends de la rime- Darryl Zeuja
Sous terrain parisien- Darryl Zeuja
Les nuits parisiennes- Phénomène Bizness