Grünt #1 à #15: chronique d’un succès annoncé

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Créé début 2012, le concept Grünt est peu à peu devenu l’un des emblèmes de la nouvelle génération indépendante francophone. Rafraîchissants et géniaux, les freestyles qui en sont nés nous apprennent beaucoup sur l’évolution de ce courant ces dernières années. C’est avant tout la forme des émissions proposées par ce groupe de passionnés parisiens qui est novatrice: sans studio fixe, rarement consacrées à un seul artiste, ces dernières sont l’exact opposé des schémas de promotion classique, ceux utilisés depuis des décennies par l’industrie musicale. Symboles d’un nouveau mode de communication, ces cinq lettres représentent aussi un franc succès critique et une rampe de lancement pour une multitude de talents aujourd’hui largement reconnus. Cet article en deux parties, aura donc pour but d’aborder sous différents angles les accomplissements de cette association d’entreprenants défenseurs du rap underground. La première partie de ces parties sera donc naturellement dédiée aux quinze premiers numéros.

Les débuts

La motivation des « fournisseurs de lüv » à la création, en 2012, c’est avant tout la même que celle des Tany’s aujourd’hui: une volonté d’offrir un contenu de qualité aux nombreux amateurs déçus par la tournure qu’a pris le traitement médiatique du rap. Plus indépendants que l’indépendance elle-même, ils ont épatés les connaisseurs par la qualité (en constante progression) de leurs productions et l’ambiance bon enfant qui s’en dégage. C’est ce côté amical qui ressort vraiment des premiers freestyles, en plus du nombre ahurissant d’artistes qui se sont glissés derrière les micros de l’équipe. L’aventure commence officiellement le 31 janvier 2012, lorsque Kéroué donne le coup d’envoi du Grünt #1 sur une istru de The Roots. Comme un signe, Nekfeu, Lomepal et Hologram Lo’ qui deviendrons des références brillantes et reconnues sont aussi autour de la table faiblement éclairée. Autre clin d’oeil du destin, le fait que ce premier couplet ait introduit bien plus tard le (très réussi) troisième E.P. de Lomepal. C’est en effet l’une des principales forces de Grünt, avoir su accompagner l’explosion de têtes d’affiches sur lesquelles l’équipe avait misé très tôt.

fullsizeoutput_175Le premier couplet de l’aventure par Kéroué

Après un bapteme du feu réussi, vient rapidement le temps de la confirmation. Alors que le phénomène 1995 commençait déjà à faire son chemin après le succès de La Source, c’est Areno Jaz qui vient promouvoir Alias Darryl Zeuja dans un second épisode resté comme celui qui a définitivement validé l’initiative. Tandis que l’année 2012 s’annonce comme un tournant pour la scène parisienne, le rappeur atypique de Paris sud trouve le temps de pondre un album solo réussi, entre deux projets de groupe, et décide de faire de son passage chez Grünt son unique outil de promotion ou presque. Le Grünt #2 dispose alors d’un casting exceptionnel, et profite de la fougue de la jeunesse parisienne pour impressionner les premiers fans. Ce numéro confirme aussi que les excellentes prods de Costo deviendront la marque de fabrique de l’association. Le premier enchaînement mythique vu chez Grünt est d’ailleurs l’alliance parfaite de ces deux éléments: les superbes couplets d’Areno Jaz et Lomepal posés avec envie sur le rythme du chef d’oeuvre de Cru,  Just Another Case.

0e46694d3ddcbbf72b5d86b11858927c-960x678x1La répartition (tellement atypique) du temps accordé à chacun est parfaitement visible sur cette infographie 

La confirmation

Le succès généré par ces longues vidéos postées directement sur Youtube est donc étroitement lié à la qualité des instrumentales qui les animent. Crées par Costo, les mixtapes passées en fond sonore sont à la fois originales et fidèles à l’esprit du rap indépendant parisien. Souvent venues des Etats-Unis et plutôt tranquilles, elles contrastent elles aussi avec ce que l’on a l’habitude de voir dans un registre beaucoup plus rapide (chez Planète Rap par exemple). Cohérentes et originales, elles ont d’ailleurs permis de sauver artistiquement certains épisodes moins réputés comme les Grünt #3, Grünt #4, Grünt #5 ou Grünt #9. Il est cependant très difficile de trouver de vrais ratés entre tous les épisodes proposés sur cette période de débuts. Certes, l’étendue de leur diffusion varie de manière colossale, mais ces écarts s’explique le plus souvent par la présence ou non d’artistes ayant réussis à faire leur trou par la suite. Le format inhabituellement long dans le paysage radiophonique français, vient aussi jouer en la défaveur d’un nombre de vues qui n’est d’ailleurs ni l’objectif ici ni un gage de qualité. Le choix des invités est lui aussi révélateur de l’esprit Grünt et de sa capacité à mêler les styles et les époques. Si ce mélange se fait le plus souvent entre instrus et textes, il est arrivé que soit programmés des artistes bien plus old school qu’à l’accoutumée. Ce fut notamment le cas à l’occasion du Grünt #7 réservé aux Sages Poètes de la Rue ou lorsque le génial C-Sen a pu poser pour le treizième chapitre. Il est malgré tout évident que le vivier que représente Paris sud a été le principal fournisseur d’artistes pour les productions. Certains, jeunes rookies au commencement de l’histoire, sont devenus des habitués. Parmi eux, Lomepal mais aussi les membres de Fixpen Sill, Alpha Wann, Nekfeu ou encore le fabuleux Mothas qui était certainement l’étoile montante la plus prometteuse de cette génération extrêmement dense.

fullsizeoutput_178Mothas avec BPM dans le clip de La Ville, habitué talentueux des Grünt

Les plus grandes réussites

Malgré la qualité et l’originalité de cette trame de fond, la réputation du mouvement s’est surtout faite de grandes réussites à la fois artistiques et critiques. Comme les artistes que l’émission a pris sous son aile, Grünt est devenue célèbre pour ses coups d’éclats. Dans les quinze premiers épisodes, on retient trois freestyles particulièrement accomplis qui peuvent être vu comme les déclencheurs de l’emballement populaire autour du concept. Le premier d’entre eux, le Grünt#8 présente ainsi une large panel d’artistes talentueux et reconnus réunis à l’occasion de la sortie de l’EP Le Singe fume sa cigarette. Boosté a posteriori par l’ascension d’une bonne partie des invités, cet épisode est remarquable de par sa densité rare. Parmi les MC’s qui ont brillé sur une mixtape instrumentale particulièrement inspirée, on note la performance parfaite du duo Lomepal/Caballero. Dans un esprit très impro, Alpha Wann a naturellement illuminé la pièce, tout comme le tellement sous-estimé Mothas. Entre toutes ces références, un jeune rookie a aussi su prendre sa chance. Son nom ? Georgio. Un joli clin d’oeil lorsque l’on sait que le Grünt #11, notre second classique, était consacré à son projet commun avec Hologram Lo’: Soleil d’Hiver. Certes, ce freestyle est l’un des plus hétérogènes, mais cela lui donne un goût particulier et nous permet de mieux apprécier les couplets réellement incroyables dont il regorge. On retiendra surtout, à ce titre, l’impro finale de Georgio et le second couplet de feu d’Alpha Wann. En bref, un bel évènement pour promouvoir un projet soigné, alors que l’entourage artistique des créateurs n’a alors cessé de s’élargir. Enfin, le Grünt #15, venu clore cette première partie offre le casting le plus fou depuis le début de l’aventure et fait office de troisième épisode clé. Presque deux ans jour pour jour après la sortie du premier épisode, il est le premier à mettre en avant, entre autres, un artiste anglophone en la personne de Papoose. Pour ce qui est de la langue de Molière, on ne peut qu’apprécier qu’elle soit représentée par autant de jeunes pousses prometteuses (La Confrérie, Jekhyl, Aladin) et d’artistes déjà reconnus comme Alpha, Deen, Eff Gee ou encore Caballero. Si un simple rappel des noms des artistes présents suffirait à faire saliver les amateurs, le succès de cet opus, tient aussi énormément à la qualité des deux premiers couplets et à l’instrumentale de Ayatollah qui les accompagne.

Ces trois grandes réussites ont donc fini de propulser Grünt sur le devant de la scène, lui permettant surtout (à mon sens) d’élargir son audience au-delà de la capitale et de la proche banlieue. En devenant des rendez-vous nationaux, les freestyles suivants n’en ont été que de plus grandes réussites encore; au point de toucher par moment un public plus éloigné du rap purement underground.

fullsizeoutput_17bInnovation internationale pour le Grünt #15

Chronique d’un succès annoncé, cette étude des premiers Grünt nous a permis de voir à quel point la bande de potes derrière tout ça a su apporter quelque chose de neuf. Couplés à une super stratégie de communication et toujours tournés vers la liberté de création, ces freestyles retracent la naissance d’une nouvelle génération de rappeurs parisiens toute aussi rafraîchissante. Véritable pied de nez aux codes stricts de l’industrie musicale, ils sont aussi un exemple réussi de lien très direct avec les auditeurs. A écouter donc sans modération, que ce soit pour la qualité des instrus ou celle des artistes. Et puis, rien que pour la tentative d’impro en « trois et-demi » de Lomepal ça valait définitivement le coup de faire tout ça.

Lüv.