Éminent membre du groupe le plus influent de sa génération, Fonky Flav’ n’a jamais envisagé l’industrie du rap français autrement que comme un ensemble d’opportunités à exploiter. Pionnier de l’auto-gestion, débrouillard unanimement reconnu par ses pairs, Antoine Guéna de son vrai nom a contribué plus que quiconque à la transformation positive du rap indépendant en France. Toujours discret, il reste aujourd’hui encore le principal défenseur des intérêts de son Entourage. Un statut d’homme de l’ombre dans lequel le Montrougien semble s’épanouir pleinement, avec des visées plus lointaines encore qui se précisent d’années en années. En effet, après avoir déjoué pendant plusieurs années les innombrables pièges d’un milieu hostile à l’égard de ceux qui s’attaquent à ses codes, l’homme Fonk s’impose peu à peu comme l’une des têtes d’affiche des syndicats musicaux français. Vous trouverez donc à travers ces lignes un flash-back artistique autant qu’une réflexion plus globale sur l’indépendance et l’ambition d’une génération.

« On a placé quelques tracks, le rap français s’est remis à briller » Fonky Flav’; Freestyle Jeunes Entrepreneurs (2014)

Etat des lieux de l’indépendance française pré-1995

Pour comprendre le succès indépendant des MC’s d’1995 depuis leurs débuts, il faut remonter à la période de création de leur premier maxi: La Source (2011). Après avoir écumé les open mics de France, posé un nombre incalculable de freestyles et autres inédits, et après avoir mûrement réfléchi leur vision de la création musicale; les six compères se sentent fin prêts à franchir le pas et à proposer enfin un véritable projet construit. Déjà suivi de près par une frange encore marginale du public parisien, le groupe enregistre avec les moyens du bord huit pistes avant-gardistes en décalage avec une production en manque cruel de renouveau. Avant de s’attarder sur l’EP en lui-même, il est primordial de dresser un bref portrait du rap français et de ses difficultés au moment de l’arrivée du groupe sud-parisien. En effet, mi-2011, le rap francophone, diffusé extrêmement largement, est en perte de vitesse. Portant les stigmates d’une quasi-décennie marquée en grande partie par l’heure de gloire d’un rap hardcore souvent sans saveur (et par une flopée de MC’s dont le succès n’aura pas duré plus d’un an ou deux), l’industrie commence sérieusement à s’interroger sur l’avenir d’un mouvement dont beaucoup pensent qu’il n’a plus grand chose à offrir de neuf. Non pas que l’innovation ait totalement désertée les cabines à cette époque, mais le lien bien trop évident entre les majors et diffuseurs avait conduit à l’acceptation, par le public et une partie des artistes, d’une vision dangereuse de ce vers quoi devait tendre le rap français.
Peu en accord avec l’imitation francophone ni sincère ni crédible des dérives de la production outre-atlantique, une génération née entre 1985 et 1995 déboule alors sur la scène française avec fracas. Libérée de ces codes par une utilisation intelligente d’internet, elle ambitionne rapidement de proposer quelque chose d’assez inédit sans pour autant vouloir s’asseoir sur un succès de diffusion qu’elle juge tout à fait atteignable. Certains, saisissent immédiatement les bénéfices à tirer d’une communication bien rodée en ligne. Parmi eux, le 5 Majeur, Lomepal, Guizmo, Set et Match ainsi que Fixpen Sill (pour ne citer que ceux de 2011) sortent tous leurs premiers projets avec de multiples objectifs: faire leurs gammes en petit comité, participer au renouvellement du hip-hop francophone et surtout entamer la constitution de fidèles fanbase disposées à suivre leur évolution à long terme. Le premier avantage de la mise à disposition gratuite de ces premiers projets est alors la possibilité de contourner un système de promotion verrouillé par un petit nombre d’acteurs, tenant le plus souvent les artistes à l’écart des considérations musicales et financières. Dans ce sens, ce n’est pas un hasard si la période 2011-2012 voit aussi un certain nombre de rappeurs reconnus depuis plusieurs années se détacher des majors, Disiz et Youssoupha en tête. Au milieu de ces grands chantiers, Fonky Flav’ flaire le bon coup et s’entend avec ses acolytes pour pousser dans la voie de l’indépendance totale le plus longtemps possible. Perfectionniste et travailleuse, l’équipe parvient à capter une audience bien plus large qu’auparavant avec son premier tube: La Source.

Enregistré sans grands moyens (c’est un euphémisme) dans un placard aménagé chez Fonky Flav’, le projet entier rime tant avec liberté qu’avec galère. Car si La Source est le projet fondateur de la grande révolution du rap parisien, tout autour de sa confection fut un casse-tête. Outre la pochette réalisée dans des conditions dantesques par le frère de Flav’, la tournée devait poser les bases de l’état d’esprit du groupe. Après une séance de dédicaces non-autorisée à la Fnac Montparnasse, l’équipe prit donc la route avec pour objectif de réaliser un maximum de dates dans l’hexagone. Outre les six titres de La Source, le groupe alterne sur scène entre inédits, freestyles et impros; gagnant partout la sympathie de ses premiers véritables fans. Cependant, aucune promotion autre que par le biais des réseaux sociaux ne sera faite pour ce premier « Ninetyfive tour », et c’est à Flav’ lui-même que revient la tâche de mener le groupe d’une ville à l’autre. Un double exploit qui permet donc au crew de s’affranchir des contraintes pécuniaires et logistiques des tourneurs; et d’aller par la même occasion à la rencontre d’une génération qui semble se passionner de nouveau pour la liberté de création du rap indépendant.

« Après l’show c’était Fonky Flav’ qui conduisait toute la nuit » Souviens-toi

La tournée est un franc succès, et est immédiatement suivie de l’enregistrement d’un second projet dans la continuité du premier EP: La Suite (mars 2012). Plus professionnelle, la démarche n’en reste pas moins largement influencée par les clés du précédent succès. Une réconciliation avec la Fnac Montparnasse plus tard, et les huit nouveaux titres atterrissent dans les bacs. Le succès immense qui en résulte est une véritable illustration du vent de fraîcheur qui se remit à souffler sur le rap de Paris avec l’avènement de Grünt et de sa sphère ultra-connectée dans le même temps. Une sphère au sein de laquelle se sont depuis multipliées des centaines de collaborations.
Si l’analyse du projet à proprement parler n’est pas vraiment le but de notre propos, on peut tout de même souligner rapidement le travail incroyable d’Hologram Lo’ sur les quatre prods dont il a hérité. Une vraie montée en gamme qui a aussi trouvée écho du côté des cinq rappeurs, toujours aussi complémentaires mais avec une touche supplémentaire de technique ainsi qu’une plus grande capacité à imposer ses références et son univers très centré sur l’effervescence de la capitale. Des pistes de travail très spontanées que l’on retrouvera évidemment sur l’iconique Paris Sud Minute, sorti en décembre de la même année. Entre temps, le public français a pu apprécier la bonne dose d’introspection que comporte La Suite lors d’une seconde tournée réalisée toujours sans promotion classique. Notons tout de même les deux prods très travaillées de Fonky Flav’, Comme un grand et Temps perdu, qui réussissent à faire au moins jeu égal avec celles d’un Lo’ dont on a déjà dit plus haut qu’il n’avait jamais été aussi bon au précédent.

Désormais bien installé sur l’échiquier parisien, 1995 sort donc son album fin 2012. De quoi mettre réellement à l’épreuve la collaboration entamée avec Polydor à l’occasion de La Suite. Approchés pendant une année entière par chaque major de France, les jeunes franciliens choisissent de rester fidèles à eux-même, ne laissant à la filiale d’Universal que le rôle de distribution du produit fini. Si les détails du contrat signé à cette occasion restent encore un mystère, il n’a jamais fait l’ombre d’un doute que c’est Flav’ qui s’est chargé de représenter les intérêts du crew au moment des pourparlers. Un goût pour la négoce déjà parfait par les innombrables tractations autour des cachets touchés à chacune des dizaines de dates. Businessman jusqu’au bout, il contrôle alors la vente de textile et gère en grande partie les relations avec une presse qui voit enfin à travers les six parisiens une opportunité de traiter différemment un genre pour lequel on commençait à voir se dessiner un fructueux rebond. Après avoir expédié une vingtaine de dates dans les quatre premiers mois de 2013, les MC’s de 1995 décident de ne pas proposer immédiatement de nouveau projet. Pour ce qui est de l’artistique, Paris Sud Minute reste avec le recul l’un des tous meilleurs albums sortis depuis 2010. Varié dans les thèmes comme dans les influences, PSM est un véritable miroir de la technique implacable d’Alpha Wann, du génie de Lo’, de l’aisance égotripée de Sneazzy ou encore de la polyvalence caractéristique de Nekfeu et Areno Jaz. Moins souvent mis en avant, Flav’ réalise cependant un quasi-sans faute en cabine. Pur produit de l’entertainment sur la très métaphorique Pétasse Blanche, Antoine Guéna donne de sa personne sur le refrain de Jet Lag (préférée de DJ Lo’) et surtout sur le premier couplet débordant d’énergie de Flingue dessus (introduction des concerts de la tournée par ailleurs). Il se montrera aussi introspectif qu’au moment de Comment dire et Comme un grand sur l’un des meilleur couplet du projet, le premier de J’Participe. Le reste appartient à la légende collective d’1995, couplets partagés et harmonie collective compris. Depuis, le retour du groupe se fait toujours attendre, évoqué à de multiples reprises. Nous en dirons d’ailleurs quelques mots en conclusion de cet article.

«L’indépendance vient les majorer, que peuvent-ils face au L’ ? » Alpha Wann sur le titre Jeunes Entrepreneurs

En 2014, L’Entourage sort lui aussi son premier album. Porté par la notoriété croissante des MC’s issus du S-Crew et d’1995 (Nekfeu et Alpha Wann en tête), le collectif ouvre les yeux à la France entière sur la réalité du niveau de cette génération. Au-delà d’1995, la qualité technique de Deen et Jazzy et la sympathie générée immédiatement par Doum’s sont les meilleurs exemples de la prise de conscience collective opérée à cette époque: oui le rap français était en train de se transformer en profondeur. Portée par les nouveaux chouchous d’un public constitué de ressortissants de chaque strate de la société; incarnée par un illisible amas de groupuscules et collectifs majoritairement parisiens, la scène indépendante amorçait son entrée dans un nouvel âge d’or dont les fruits continuent de s’accumuler aujourd’hui. Pas de Polydor à la diffusion cette fois. Comme le montre la rime d’Alpha Wann citée ci-dessus, les nouvelles têtes d’affiche un temps pressenties comme recrues des grandes maisons de disques ont décidé de tourner systématiquement le dos à un milieu dont on comprend entre les lignes qu’il a tenté de les déstabiliser à plusieurs reprises. Si Fonky Flav’ n’a pas été le plus présent des dix artistes à l’origine de Jeunes Entrepreneurs, son couplet sur le freestyle du même nom reste à ce titre l’un des plus intéressants de sa carrière. Il montre en effet toute l’évolution observée en quelques mois dans la façon dont ont été perçus ces multiples groupes, L’Entourage en guise de porte-drapeau

Freestyle pour la sortie de Jeunes Entrepreneurs (2014) Crédits: Genius

Un mode de vie à l’opposé de la facilité et du bling-bling mis en avant (avec plus ou moins de brio) par la majorité de ses ainés, pour celui qui incarne le mieux ce concept de jeune entrepreneur cher à l’Entourage. Proche d’un autre instigateur du changement d’époque dans la capitale: Georgio, Flav’ disparaît dès lors du devant de la scène. Désormais uniquement focalisé sur ses affaires et celles de ses compères, il redevient Antoine Guéna dans le milieu professionnel. Une nouvelle phase de sa carrière commence alors, marquant par la même occasion un tournant global dans la jeune histoire de sa génération.

« On signe si Flav’ négocie six zéros sur le chèque » Eff Gee, Le jour Gee

 

Source: Instagram personnel

La consécration, et les nouveaux combats 

« On taffe, on s’alourdit bientôt on rachète Polydor » 1995, Deux-Trois

En 2015, il co-fonde comme certains de ses plus proches compères (Lo’ et Phaal avec Don Dada, Nekfeu avec Seine Zoo et Sneazzy avec Supersound) sa propre structure. Le label Panenka Music basé en premier lieu dans le quatorzième arrondissement déménage début 2017 dans le coeur de la capitale. Aujourd’hui, il abrite Georgio et PLK, têtes d’affiches d’un projet global qui sort lentement et sereinement de l’ombre. D’autant que ce dernier a pris une direction assez originale dans le petit monde des nouveaux labels de ce genre: s’ouvrir au-delà du seul rap afin d’évoluer comme véritable acteur du secteur musical, plutôt que comme simple base légale à l’activité d’un artiste ou deux.

Levée de fond Panenka (Instagram personnel)

Sortant de sa longue réserve, Flav’ prend aussi le temps de poser à ce moment son premier couplet depuis près de 2 ans. En effet, sur Deux-Trois et la réédition de Feu, le chef de file de l’indépendance parisienne daigne enfin se joindre à ses coéquipiers afin de poser quelques lignes bien senties. Si le couplet en lui-même est assez dingue, bourré de rythme et de clins d’oeil à leur univers, il trahit surtout un changement de perspectives. Désormais, plus que jamais, l’objectif est de pérenniser leur statut d’entrepreneurs chèrement acquis, tout en  préparant au mieux leur reconversion après-carrière. Evidemment, il paraît difficilement envisageable que Flav’ et ses amis artistes rachètent Polydor et autres à court terme, mais en entrant petit à petit dans ce monde autrefois imperméable, ces derniers se trouvent enfin en position de transformer en profondeur leur industrie musicale.

Couplet de Fonky Flav’ sur Deux-Trois (Nekfeu, Feu). Crédits: Genius

Toujours très discrètement, Flav’ se lance aussi dans un autre combat: la défense des intérêts des artistes français au sens large. Désormais familier des rencontres et négociations à la SACEM, il est élu au bureau de la GAM (syndicat musical géré par les artistes pour eux même). Il participe désormais ainsi à la représentation de ces derniers devant les pouvoirs publics, les informant par ailleurs sur l’évolution de leurs droits et sur l’actualité de l’industrie musicale. C’est donc à ce titre qu’on l’a vu récemment s’alarmer de l’évolution des rémunérations liées au streaming. Travailleur acharné, Antoine Guéna n’en a donc pas fini avec les papiers, les majors et les multiples intervenants de l’industrie française. C’est d’ailleurs dans ce rôle qu’il devrait s’épanouir à moyen terme, à moins bien sûr de reprendre la route et de retrouver un fidèle public rap qui en est là en partie grâce à lui.

Ici fin 2015 avec Fleur Pellerin, ministre de la Culture

En guise de conclusion, on ne peut que saluer le parcours inédit et imprévisible de l’homme aux multiples facettes. Excellent rappeur, Flav’ aura donc choisi de donner à sa génération les moyens de s’affranchir de codes et schémas à bout de souffle. Grand bâtisseur des structures propres au rap indépendant parisien, il restera le premier à avoir cru aux qualités de négocations et de débrouillardise d’un mouvement dont la renaissance est avant tout liée à un usage révolutionnaire d’internet. Si l’on ajoute à cela ses talents de communiquant et de conseil auprès d’artistes de toutes sortes, on obtient un aperçu sans doute un peu plus juste de son rôle. Un regard global sur ses accomplissement que sa légendaire discrétion aurait en effet tendance à atténuer, le plaçant comme toujours dans l’ombre de ses plus proches collaborateurs. Si de nombreux progrès restent à faire dans la diffusion et la rémunération des artistes indépendants, Antoine et ces derniers auront prouvé qu’une autre façon de penser leur activité est possible. Ambitieux, tous le sont assurément parmi ses alliés. Mais on peut légitimement penser qu’aucun d’entre eux ne jouirait d’une telle notoriété et d’un tel succès d’estime si l’homme discret n’avait oeuvré dans tous les domaines pour leur offrir cachets, studios, diffusion et avertissements sur un milieu où règnent l’escroquerie et les carrières courtes. 
C’est pour cet ensemble de raison, et l’émulation développée autour de leur travail qu’il est possible d’envisager pour la première fois depuis une bonne quinzaine d’années de voir émerger de véritables albums classiques. Dans un monde musical de l’immédiat et de la tendance passagère, les observateurs et le public n’auront jamais été aussi attentifs aux projets sérieux et mûrement pensés des artistes innovants de la génération 1995. Un poids médiatique et intellectuel indéniable qui place potentiellement le groupe dans une position inédite. Si le second album tant évoqué venait à sortir effectivement dans un futur proche, il pourrait être le premier depuis des lustres à avoir un impact global sur l’histoire du rap francophone. La France entière a les yeux braqués sur les pions qu’avance l’équipe la plus en avance sur son temps. A elle de rentrer définitivement dans la légende, ce qui serait la plus belle récompense de ces années de labeur et de lutte contre un système auquel tout les opposait. La dernière piste de l’album Paris Sud Minute (dernier projet que Fonky Flav‘ a vraiment marqué en tant que rappeur) contenait le mythique sample des Princes de la ville « C’est ça notre vie ». Quel que soit le futur, celle de Fonky Flav’ et de ses cinq frères d’arme a définitivement quelque chose de princier.

Avec François Hollande en 2015 (Instagram personnel)