Comment FLIP a (vraiment) changé le monde

Impatiemment attendu par un public élargi au fil d’EPs extrêmement qualitatifs que nous abordions il y a quelques jours (ici), le premier album de Lomepal restera gravé dans le paysage rap des dernières années. D’une densité déroutante, le projet a ainsi été bâti autour de plusieurs grands axes; développant plusieurs visions déjà esquissées à l’occasion de ses précédents morceaux. Un vrai travail de fond donc, qui n’a jamais cédé à la facile tentation du superficiel ou du paraître. Souvent perçu comme un album guidé par la passion du skate, FLIP est d’ailleurs avant toute chose, un modèle d’introspection et d’alchimie des atmosphères. Rappeur parmi les plus doués techniquement de sa génération, Lomepal y navigue donc au fil des pistes entre vitrine de savoir-faire et une fausse simplification textuelle très bien pensée. En résulte une palette infinie de détails musicaux et sentimentaux parfois opposés, que nous allons modestement tenter de résumer à travers ces quelques lignes.

Pour entrer dans le vif du sujet, rien de mieux que de passer par le premier des quinze titres que compte FLIP. Pal Pal, puisque c’est de lui dont il s’agit introduit parfaitement le projet; en refermant en douceur la longue période d’égotrip intimement liée au début de carrière de Lomepal. En plaçant en apparence (et en apparence seulement) cette approche au second-plan, ce dernier commence sur cette piste un minutieux travail d’alchimiste qu’il poursuivra tout au long des pistes suivantes. Bien aidé de son clip à couper le souffle, ce morceau est en fait une présentation globale des thèmes et orientations données à l’album. Du sample de skate qui caractérise les premières secondes, aux contradictions sociétales; elles y sont toutes esquissées. Un aperçu dont on saisit notamment l’envergure à travers les images choisies pour illustrer l’univers propre du parisien. A ce titre, l’association entre le panneau « free hugs » et le revolver présente dans le premier couplet, résume à elle seule les changements constants de tonalités et de thèmes. C’est finalement avec ce type de procédés répétés à de multiples reprises, que Lomepal touche réellement du doigt son but en terme de transmission d’émotion et d’expérimentation. Comme il le disait d’ailleurs lui-même au micro de Grünt, l’idée directrice de FLIP se trouve dans la recherche permanente d’un équilibre parfait, bien plus que dans la volonté de devenir encore plus (trop) fort techniquement. Pal Pal est la première preuve de ce virage artistique.


Pal Pal

« Ok, Pal sait bien s’exprimer, mais il a connu la vie de white trash
Ce petit con est fier, des fois, il crie, des fois, il crache
Peut-être que la richesse, ça rend pas heureux
Mais crois-moi la pauvreté, c’est un fleuve de douleurs
J’ai oublié mon parapluie
Pourvu qu’il pleuve des dollars »

Après le très rétro 70; éloge d’un mode de vie rapide et insouciant dont la plus grande réussite est de ne pas tomber dans une trop facile et mielleuse nostalgie, c’est Lucy qui a grandement impressionné le public au moment de la sortie. Marquant le retour des réflexions existentielles sur une instru optimisée pour cela, le morceau est un modèle dans sa veine. Opposition systématique du mode de vie décrit dans FLIP et des buts légitimés par la société, il contraste avec la piste précédente par la volonté d’optimisation du temps qui en ressort. Profiter à fond, jusqu’à la dernière étincelle peut-être, mais pas sans les deux fantômes médiatiques de 2Fingz. Le passe-passe des deux parisiens à la discrétion légendaire, premier couplet en featuring de FLIP, est en effet tout simplement ahurissant. En vingt-quatre mesures, l’atmosphère indescriptible qui caractérise les meilleurs titres de Népal s’installe, et le temps semble d’ailleurs s’allonger de manière extrêmement significative. Les images cinématographiques se succèdent rapidement, portés par le faux calme qui transparaît à travers le ton employé par le duo. Le couplet s’achève sur une touche de réflexion sans réponse, comme pour mieux s’inscrire dans la tonalité du morceau. Rien à dire de plus.


Lucy – Lomepal ft. 2Fingz
« J’ai l’soucis du détail, comme un croque-mort l’jour où il s’dé-suici
Posé dans un wagon d’la 12, j’assiste aux prémices de Matrix
Mes potes s’enfument et pillavent, rident la wave sur des lits pneumatique
La vie en rose nous l’a mise à l’envers, j’appelle ça Buu-Majin
Pour moi c’est l’vert, pour eux ça s’ra des p’tits pochtars de Blue Magic »

Après ce petit tremblement de terre, la tracklist nous suggère de nous pencher sur le sulfureux Pommade. Le clip, fruit d’un cerveau cassé, a énormément fait réagir à l’image de la pochette de l’album. On retrouve dans les couplets certaines des comparaisons bien connues, ainsi que ce que Lomepal lui-même qualifie d’affrontement permanent entre les différents protagonistes résidents des grandes métropoles. Des grillz jusqu’au kebab, le récit d’une vie rapide sous esprit psychédélique ne fait finalement pas moins bon effet que les titres les plus sérieux du parisien. Surtout quand on découvre en live que l’homme dispose réellement d’un corps immunisé par une résistance accrue au fil des années.

Lomepal met par la suite en place la face sentimentale, extrêmement importante, de cet album avec pour point de départ le single Ray Liotta. Ce titre, optimisé pour les lives acoustiques entre autres, traduit dans un premier temps une profonde perte d’intérêt et un recul en apparence des émotions que la société laisse transparaître.

« La misère, ça impressionne moins qu’un salto
Ça les ennuie comme le goût de l’eau plate » Ray Liotta

Un point de vue à l’opposé de celui développé dans Bécane, dont la qualité d’écriture et les images utilisées auront été jusqu’à placer le joli terme de « rap baudelairien » dans la bouche d’un chroniqueur de France Inter. L’instru concoctée par Superpoze et Majeur-Mineur est par ailleurs un modèle du genre, parfaitement adaptée au thème développé. Le refrain, élément le plus marquant du morceau, a sonné l’ensemble de ses suiveurs en les transportant dans un univers jusque là assez peu exploité. En résulte son meilleur morceau atmosphérique; assez proche sur ce point de Yeux disent.


Yeux disent 

Cette dernière, est parfaitement introduite par la douce interlude qui la précède. Son clip soigné et son aspect narratif assez classique en ont fait le tube de l’album. Outre cet aspect purement promotionnel qui ne sacrifie rien à l’artistique pour faire vendre, c’est l’enchaînement de couplets mi-rapides qui est remarquable ici. Entre rebondissements, changement de rythme, feinte d’énervement et éléments d’arrière-plan; c’est la palette complète de Lomepal qu’il nous est donné d’apercevoir en condensé.

Avec Skit Skate et Bryan Herman, le parisien change ensuite complètement de registre  en exprimant pour la première fois son amour du skate. Un aspect qui a maintes fois été mis en avant depuis la sortie, puisque ce dernier morceau a tout l’air d’un hymne pérenne pour la communauté nombreuse de jeunes jonglant avec ces deux disciplines finalement bien plus proches qu’on ne pourrait le penser. C’est dans cette brutalité, cet aspect cru de la rue que le lien s’opère d’ailleurs sur le disque. L’ambiance des métropoles y est décuplée, rappelée par petites touches à l’image de cette référence aux spots de Barcelone.

« J’passe mes nuits à cracher des lames au stud
Les gens sont si petits, ça m’élève l’âme au-d’ssus (…)
Aujourd’hui, c’est hype mais j’suis trop vieux pour les médailles
Et j’me sens mal si j’bois pas beaucoup d’eau l’matin
Ça, c’est ma kryptonite, c’est ma gousse d’ail
J’ai pas fait d’boxe thaï mais j’ai des tibias qui ressemblent à des couteaux à pain
Les modes et les marques passent pas le magma
Qui a connu la boule au ventre sur les quatre blocs du MACBA ? » Bryan Herman

Très bon morceaux de live, Bryan Herman se fait aussi le défenseur d’une vision « vraie » du skate, quitte à frôler le purisme pour mieux s’en dégager en toute fin de chanson. Une nouvelle fois très détaché de la hype, il y a un côté presque touchant à voir Pal exprimer en toute liberté sa passion et sa vision de cet art de rue.

Mais revenons en à l’aspect sentimental si vous le voulez bien. Comme pour répondre au mieux au banger Malaise et à son désordre mental, Danse est à ce titre, à percevoir comme l’un des morceaux clés du projet. Si il est question de femmes sur la quasi-totalité des pistes, c’est en effet à cette occasion que Lomepal va pleinement au bout de sa démarche. A travers la déification de la féminité qu’il dresse ici, il retrouve les notions de complémentarité des registres, et de description teintée d’émotion qu’on lui connaît. Au niveau de la forme, il nous place face à un moment hors du temps, plein de chance et rempli de satisfaction. Le refrain de Lost y apporte une touche finale nécessaire.


Danse- Lomepal ft. Lost

Déjà éprouvée à maintes reprise, notamment sur le projet commun Le singe fume sa cigarette, l’entente avec Caballero se voit elle aussi offrir un nouveau chapitre sur FLIP. S’en dégage une atmosphère apaisée, renforcée par la superbe narration du Caba prêt à faire évoluer légèrement son registre. Un nouveau parallèle peut être tiré entre Enter the Void et Ça compte pas, notamment parce qu’on y retrouve ce même rapport malsain à la fête et les références régulières aux démons intérieurs. L’ensemble est diaboliquement technique, sans pour autant que cet aspect ne prenne l’ascendant sur la dualité des situations décrites; et surtout sur le piètre tableau de la nature humaine qui en est fait.

Pour une nouvelle collaboration avec Roméo Elvis, réponse à Thalys (sur Morale 2) Lomepal a évidemment souhaité démontrer toute l’étendue de la convivialité qui existe dans l’association franco-belge. Conçu notamment pour retourner les différentes salles des deux pays, Billet est dirigé par un thème assez généraliste. Eloge de la dépense plus ou moins utile, et d’un rapport de débrouille à l’argent il contraste fortement avec le morceau caché qui le suit. Séparées d’une nouvelle interlude très skate dans l’attitude, ces deux parties semblent se répondre. On retrouve dans la seconde des références déjà plus ou moins explorées à l’insomnie et à la prédominance de la musique sur les femmes dans l’existence de Lomepal. Romeo s’imprègne tout à fait de cette atmosphère un peu particulière, dont la meilleure image restera certainement la référence au film Hook, et à la notion d’enfance éternelle qu’il incarne.


Bécane
« Les yeux qui brillent, la conscience qui s’éteint, cerveau troué comme ma paire de Vans
Seul au milieu du passage piéton, la faucheuse me fait des appels de phares
Le calme intérieur, la belle face changent tout c’que j’ai sous la chair en pierre »

Pour clore son chef d’oeuvre, Pal a fait le choix complexe de rechercher un stade ultime d’introspection. En se montrant à ce point honnête, et sans chercher à masquer une vérité crue, il touche enfin du doigt l’idée directrice de FLIP: en faire un projet personnel au sens propre. Chacune des lignes de Sur le Sol est ainsi chargée d’une indicible émotion, terriblement touchante à travers le vécu et les doutes qui s’en dégagent. Ce récit précis d’une adolescence atypique laisse, entre autre, transparaître un rapport familier et désintéressé à la mort; thème abordé sous toute ses coutures depuis Cette foutue perle. La solitude viscérale de l’artiste et sa double incompréhension des cadres sociaux et familiaux sautent ici aux yeux; comme notions clés d’une vie parfois blessante et finalement sans surprise, comme il le disait lui-même sur Bécane. Les pensées s’entremêlent petit à petit au fil du texte, à l’image de ce que l’on pouvait observer dans Les troubles du Seigneur. Troublés par une colère sans animosité et embellis par l’excellence technique du sud-parisien, ces enchevêtrements de réflexions sont sans contestation possible l’un des plus grands points forts du rappeur. Morceau constitutif d’une personnalité hors norme, cette dernière piste a un dernier intérêt, apporte une dernière touche à FLIP au cours de ces dernières secondes. A l’image du dernier morceau de l’EP Majesté, elle vient en effet rappeler que Lomepal finit toujours par s’en sortir.

Sur le sol
« J’ai connu le bling-bling, les galas, les pires décalages, les souffrances inégalables
Le manque de Dieu quand il est pas là (…)
Hé m’man, tu veux un double scoop ? Quand j’prends ma mob alors qu’j’suis pété à la mort, c’est pas d’l’inconscience, non
C’est qu’j’en ai rien à foutre, mourir, j’en ai rien à foutre
J’touche du bois quand vient le feu, j’touche du fer quand vient la foudre »

Le 8 mars 2018 à Lyon avec High-Lo

By |2018-01-29T19:09:23+01:00octobre 4th, 2017|Uncategorized|0 Comments