Rencontre avec Lucio Bukowski: Musique exigeante, nécessité et éloge des îlots. Partie 1/2

Avec une telle productivité, un tel rythme depuis quelques années, on serait tenté de chercher à connaître la recette Bukowski. Y-a-t-il pour autant une méthode spécifique de travail que vous appliquez à votre oeuvre ?

Je crois n’avoir jamais vraiment eu de méthode de manière générale. C’est d’ailleurs quelque chose que je retrouve assez régulièrement auprès des gens avec qui je travaille, J’écris un peu tout le temps, mais surtout sans jamais me l’imposer. Les rares fois où j’ai essayé d’entrer dans cette logique, je ne m’y suis pas retrouvé… En revanche, une fois lancé, tout devient généralement assez limpide.

Solitude et Bouddha Bleu (2014)

Y-a-t-il pour autant une séparation totalement étanche entre le travail d’écriture et l’aspect musical à proprement parler ?

Sur mes premiers projets, j’écrivais, en effet, sans instru en arrière-plan. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles on retrouve un flow quasiment inchangé dans ma production de cette époque. J’avais alors une grille mentale avec une vitesse de débit que j’estimais assez satisfaisante, donc par conséquent inchangée. Je pense qu’à partir de L’Art raffiné de l’ecchymose (2014 ndlr) j’ai commencé à allier écriture et prod’ de manière plus systématique. Et cela, quitte à ce que cette dernière subisse de larges modifications par la suite. J’enregistre donc régulièrement sur un « squelette », que Lapwass par exemple vient étoffer par la suite. Si l’instrumentale n’a pas vocation à changer, j’essaye désormais de l’écouter au maximum; alliée au couplet de mon acolyte s’il s’agit d’un featuring.
L’une des raisons de cette évolution, réside dans l’intérêt que je trouve à ce que les beatmakers reviennent de plus en plus régulièrement vers une création qui leur est tout à fait propre. Plutôt que de continuer à sur-exploiter les samples, ces initiatives concourent à l’évolution du hip-hop français, l’empêchant de s’essouffler et de tourner en rond.

Certains textes sont-ils mis de côté, préservés pour une exploitation différée ?

C’était parfois le cas auparavant, mais il est devenu très compliqué pour moi de travailler de la sorte. Disons que j’ai attrapé la manie de travailler de front sur plusieurs projets et de devoir ainsi constamment proposer de nouveaux écrits sans faire de calculs quand à leur utilisation future. Actuellement je travaille donc sur quatre albums, avec des ambiances assez différentes comme vous pouvez l’imaginer. De ce fait, je sais d’ores et déjà que rien de ce que j’ai déjà produit ne dormira dans un tiroir.
C’est une façon très plaisante de concevoir la musique, que d’accepter les différentes propositions artistiques qui me sont faites par mon entourage sans forcément penser à la logistique qu’il faut toujours mettre en place derrière un projet. Evidemment, selon l’humeur et l’état d’esprit dans lequel je suis, j’avance plus rapidement sur certains d’entre eux; mais j’aime beaucoup ce côté « attaque de front » lorsqu’il me permet de bouleverser mes habitudes ou d’explorer de nouvelles possibilités.
J’ai longtemps procédé de façon similaire en matière de schémas de rimes par exemple. Depuis quatre ou cinq projets, je prends donc plus de plaisir à surprendre mon auditoire. C’est aussi pour cela que j’aime beaucoup les prods qui me forcent à sortir du confort, à changer de rythme et de tonalités. Sur Requiem/Nativité (avec Oster Lapwass ndlr), il y aura beaucoup de rimes plus atypiques que ce à quoi le rap nous a habitué. Un morceau sera même construit en prose.

Champ de blé aux corbeaux (2010)

Vous avez toujours souhaité que le rap ne devienne pas votre principale source de revenus. La compatibilité avec un emploi complètement extérieur est-elle facile à trouver ?

Je trouve une compatibilité avec le travail dans la mesure où je ne dois pas me justifier d’un certain nombre d’heures, d’un certain nombre de cachets pour assurer un statut particulier ou une intermittence. Ces derniers temps, le rap avait cependant pris un peu le pas sur le reste de mes activités. C’est pour cela que je mets temporairement les concerts entre parenthèses, pour souffler et finir mes projets dans les meilleures conditions. Il était aussi nécessaire que je me recentre sur des éléments personnels. 
Il n’y a jamais eu de nécessité fiduciaire dans mon rapport à la musique, c’est quelque chose de très important à mes yeux dans la mesure où elle est avant toute chose plus qu’un plaisir. L’écriture a toujours été de l’ordre du vital pour moi, comme un appel intérieur. Je pense que c’est le cas pour beaucoup d’artistes d’ailleurs, un moteur commun… Après, que cet appel se traduise dans la peinture, la réalisation, ou autre…

Lorsque vous avez trouvé un angle, un univers dans les prods, n’aboutissez-vous pas plus facilement à une démarche vraiment complète et plus dense que sur d’autres projets pas forcément sortis physiquement ?

Peut-être. J’ai l’impression de ne jamais vraiment penser les choses sous un angle pratique. A chaque projet nous choisissons par exemple l’ordre des pistes à la fin, ne cherchons pas forcément à ce que le public retrouve certains éléments bien précis sur nos albums. Il n’y a pas de « package », de marketing musical; en revanche les beatmakers et moi-même passons en effet beaucoup de temps à peaufiner l’atmosphère du disque.
La vraie différence que je mettrais en avant concerne la légèreté. Il y en a beaucoup moins sur les albums que lorsque j’enregistre une simple vidéo ou un freestyle. Si j’ai envie que l’on retienne quelque chose, ce sera assurément un texte fort sur quelque chose d’essentiel, de vital, plutôt qu’un égotrip un peu décalé. C’est pour cette raison que l’on pourrait voir une différence d’aboutissement entre ces deux entités: d’une part les albums, d’autre part le divertissement un peu plus brut et instinctif.

L’art raffiné de l’ecchymose (2014)

Vos textes sont truffés de citations, de clins d’oeil historiques et artistiques. Qu’est-ce qu’une belle référence pour vous ?

Une belle référence apporte au texte, elle souligne une rime, suggère une image intéressante… Pas forcément une image intello ou trop complexe d’ailleurs; une bonne référence peut souvent faire sourire. Pour moi citer Tolstoï ou faire référence à Frank Michael (chanteur de variété belge des années 1990, au succès éclatant malgré un parcours assez atypique ndlr) revient au même. Je pense qu’il est important d’aller au-delà des simples clins d’oeil, d’en dire plus qu’un simple nom pour trouver du sens. Dire « sans exposition les gens nous suivent: Frank Michael » vaut largement à mes yeux un morceau de trente-deux mesures sur l’indépendance et ses valeurs. C’est cela que j’ai toujours trouvé très intéressant.

Il n’y a donc pas de distinction mentale à effectuer entre ce qui a trait aux arts classiques, vus comme légitimes; et les éléments issus de ce que l’on appelle culture populaire ? 



Je sais que certains me reprochent parfois ce trait de caractère, mais il n’y a jamais eu chez moi de volonté de citer pour citer. De citer pour dire « Voyez comme je lis beaucoup ». Finalement, ce qui donne du sens à ce jeu de références, c’est que l’on vienne me voir de temps en temps à la fin d’un concert pour me parler d’un livre ou d’une oeuvre qui figure dans un de mes morceaux. Le véritable intérêt à tout cela, est que le public fasse la démarche de saisir l’image, et que le sens du texte se dévoile peu à peu de cette façon. Et même si l’auditeur ne va pas lire l’intégralité des bouquins rédigés par l’auteur en question, il en retiendra quelque chose. Cela peut être un trait de caractère, une addiction, un raisonnement, ou simplement associer un artiste à une époque. Je pense qu’il y a aussi un jeu personnel qui fait que j’en abuse peut-être parfois. A une époque j’utilisais énormément le « comme… », plus on me le faisait remarquer plus j’avais envie d’en mettre un à chaque ligne.
Quoi qu’il en soit, il y a quelque chose de vivant dans ce processus, bien plus que dans le circuit un peu limité dans lequel peuvent s’enfermer certains rappeurs. On gagne peu, finalement, à citer continuellement Scarface et Tupac, à citer des rappeurs…

Rûmi et moi dans un rade sinistre, parlant d’ivresse, d’amour, de douleur et de lumière (2017)

C’est pourtant quelque chose que l’on voit beaucoup…

Oui, et c’est ce genre d’éléments qui montre la pauvreté intellectuelle par laquelle est souvent tentée, non pas le rap français en lui-même, mais une partie de son public. On peut dire, sans se vouloir méprisant ou snob du tout, que ce public là souffre de son inculture. Une inculture qui va bien au-delà de la littérature et des arts classiques, mais qui est avant tout musicale. Il est très surprenant de voir qu’un genre musical qui est autant entré dans les moeurs vive à ce point coupé des influences qui sont à son origine. Par exemple, beaucoup rejettent en bloc les influences technos ou électros qu’on peut trouver dans la production française de ces dernières années. Ils ignorent les ramifications, qui existent au sein d’un univers dont ils sont absolument fans. Pourtant, il est évident que le mouvement rap s’est constamment nourrit à l’échelle mondiale de ce type de passerelles. Disons plutôt que s’il n’y a pas rejet, il y a un désintérêt global de ce qui peut exister ailleurs. Et je ne pense pas que ce soit propre au rap malheureusement.
Je ne veux en aucun cas m’imposer en tant que prophète par rapport à ce phénomène, j’essaye simplement de rester assez attentif aux ponts qui peuvent être bâtis entre les différents arts, les différents types de musique… Je pense qu’il faut être tout à fait conscient que le rap n’a rien inventé, qu’il est un carrefour d’évolutions très diverses et que dans ce sens, ne s’intéresser au rap que sous un certain angle c’est passer à côté de son essence même.

Les faiseurs d’illusion sortent des lapins morts de leur chapeau (2014)

La seconde partie de cet entretien est déjà disponible.