L’image « L.Y. est une fête privée » (en référence à Hemingway) interroge elle aussi sur le rapport à votre oeuvre. Bukowski est il une forme de rappeur privé ?

Je ne pense pas, sincèrement. Et ce, surtout parce qu’il n’y a pas de vraie démarche pensée et appliquée à ma production comme nous le soulignons précédemment. En revanche, il y a toujours eu une profonde exigence musicale au sein de l’Animalerie. Nous nous sommes toujours accordés entre nous sur le fait de ne pas faire du rap intello mais plutôt du rap exigent. Aujourd’hui, si l’on veut trouver de l’exigence, il faut faire l’effort de la chercher dans quel que domaine que ce soit. Pour une bonne partie de la population, la musique doit avoir au contraire un côté reposant. Je ne serais jamais d’accord, par exemple, avec ceux qui disent que le rap n’a pas vocation à faire réfléchir, au contraire de domaines comme la littérature.

Eau en poudre (2016)

Il y a donc une différence à faire entre l’art qui distrait simplement, et l’art qui interroge et résonne auprès de celui qui en bénéficie ?

Il y a bien évidemment l’art ornemental, celui fait pour être beau tout simplement, que je distinguerais d’une autre forme d’art; assez différente sur plusieurs plans. Cette dernière est le fruit d’un besoin vital chez son auteur, qu’il soit peintre, sculpteur ou autre, elle exprime quelque chose d’intérieur à l’artiste et trouve un écho profond chez celui qui reçoit l’oeuvre. Si celui-ci, en écoutant de la musique accepte de devenir un dévidoir à tubes, alors il rejoint tristement une passivité qui n’est pas compatible avec cet art de la nécessité. Je m’opposerais toujours à cela, à une forme de facilité qu’on peut trouver dans la littérature que l’on dit « grand public » ou dans la production télévisuelle. La passivité ultime, c’est par exemple envisager Hanouna comme un pourvoyeur de repos. Regarder Hanouna pour moi c’est de l’abandon, c’est franchir un stade de passivité ultime où l’on troque son costume d’être singulier pour autre chose.

Le rap n’est donc absolument pas le seul domaine concerné par cette forme d’abandon…

Plus généralement, je pense en effet que beaucoup de réflexions du quotidien sont directement influencées par cette tendance générale au renoncement et à la déshumanisation. L’aspect le plus frappant selon moi, est notre rapport au temps. Je suis conscient d’être régulièrement le premier à chercher à rentabiliser chaque instant, comme on nous a toujours appris à le faire. Sur ce point, le fait d’avoir un enfant en bas âge m’a fait reconsidérer notre empressement permanent. En le voyant passer des heures entières sur des petites choses, prenant tout son temps, j’ai compris que l’on devait s’interroger sur le temps que nous prenons chaque jour pour nous-même celui qui nous est réellement profitable.

Paul Valéry a dit très justement dans Le bilan de l’intelligence qu’après avoir exploré et conquis le Monde au sens géographique, l’Homme a cherché à diviser et à maîtriser le temps. L’automatisation et la recherche de vitesse qu’on retrouve dans nos quotidiens suivent cette logique finalement assez vaine.

Arte Povera (2015)

C’est un peu ce type de raisonnement qui concourt à l’élévation des HLM mentaux que vous évoquez ?

Je crois, oui. L’image du HLM est très intéressante car elle reprend l’idée d’optimisation absolue et de déshumanisation que l’on évoquait. Le HLM n’est finalement que l’incarnation d’un entassement spatial et temporel propre à l’homme moderne.

Parmi ces raisonnements qui n’en sont pas, n’y-a t-il pas une forme de définition par la contradiction au sein du public rap ? Le public ne se définit-il pas plus par le rejet de certains artistes que par une adhésion forte à ceux qu’il apprécie ?

Si, et c’est assez frappant d’ailleurs. Finalement, il n’y a rien de surprenant là-dedans, faire l’éloge de quelque chose, ou du moins expliquer pourquoi cela nous touche, demande une certaine réflexion propre. Il est plus difficile de transmettre une émotion positive que de s’opposer radicalement à autre chose. C’est un aspect qui a toujours existé dans la musique, c’est propre aux cons plus qu’au rap (rires).

Islero (2017)

Les rappeurs ne sont-ils pas les nouveaux prolétaires du secteur musical ? Ou du moins ses nouveaux travailleurs précaires ? 



Le prolétaire est avant tout celui qui travaille, je n’ai pas l’impression que beaucoup de rappeurs valorisent les travailleurs; rendent hommage à travers leurs textes à ceux qui sont exploités, sous-payés,… Quand à savoir si les rappeurs sont précaires, certainement. Après, élargir cette question à l’ensemble du milieu de la musique permet de constater à quel point cette précarité se retrouve aussi de façon quasi-systématique ailleurs.
Finalement, il faudrait aussi s’interroger par ce biais sur le rapport historique à la pauvreté qui existe dans le rap français. Notamment, sur la légitimité des artistes qui ne seraient pas issus des milieux les moins favorisés. A mes yeux, ce débat presque aussi vieux que le rap n’a pas lieu d’être. La peau sociale disparaît dans l’art, laissant place à notre vraie peau d’être humain. C’est à travers cette dernière que l’on ressent réellement le panache, la beauté, l’intérêt des choses.
Au-delà de la musique, c’est quelque chose que l’on retrouve lorsque l’on aborde l’oeuvre d’artistes comme Céline ou Heidegger (philosophe allemand membre du parti nazi pendant plus de dix années, reconnu unanimement pour le poids de ses écrits ndlr). Les gens gagneraient à sortir d’une forme d’affect qui se détache de l’oeuvre pour se porter sur son auteur. Cet aspect là ne m’intéresse absolument pas, un rappeur peut très bien avoir ainsi une forme de vécu encensée par son public sans que son oeuvre n’ait un quelconque intérêt par ailleurs. On pourrait résumer cette réflexion par un dogme simple: parler moins des artistes et plus des oeuvres.

Quelle est la part de travail solitaire dans votre oeuvre ?



Il y a un vrai rapport à la solitude, mais je parlerais plutôt paradoxalement de solitude à deux. Je n’ai jamais été un artiste de groupe, même au sein de l’Animalerie qui est une sorte d’entité réunissant des emcees de divers horizons. Pour chacun de mes projets en collaboration, je dirais que c’est une relation humaine, au-delà du rap qui me permet de sortir de ce côté solitaire que j’affectionne. Mais, même lorsque cette alchimie artistique opère, il est très rare que je travaille dans la même pièce qu’un collègue.

Toutes directions (2017)

Vous parlez régulièrement des bars comme lieux de vie dans vos textes, n’est-ce pas finalement l’un des lieux sociaux les plus intemporels ?

Il est vrai que j’aime énormément l’image du bar, certains doivent d’ailleurs me penser alcoolique (rires). Disons que j’aime parler des petits bars, ceux où l’on n’est pas assailli par la foule, ceux où l’on peut venir seul sans prêter attention à autre chose qu’à soi-même. Ces bars sont des îlots, des refuges hors du temps où l’on peut s’affranchir d’un certain nombre de codes et de contraintes. L’alcool n’entre d’ailleurs pas en considération dans ce tableau, on peut très bien s’assoir à une de leurs tables et commander un Perrier. Le plus intéressant, est de voir le nombre de gens qui s’y rendent seuls, pour lire, écrire, ou parfois sans autre occupation que de fixer les murs. Tout est profondément vrai et vivant dans ces lieux; de la table ébréchée aux visages des clients, tout traduit une certaine humanité.

Finalement, ce rapport au bar et aux relations humaines n’est-il pas l’incarnation d’une différence avec le rap de réseaux ? 



Pour connaître certains rappeurs basés à Paris, j’aurais justement tendance à différencier notre approche artistique par le rapport au réseau. Dans la capitale, de nombreux artistes se côtoient régulièrement, se croisent dans des soirées qui les réunissent, collaborent avec les même beatmakers… Du fait de notre situation géographique, mes collègues et moi n’avons jamais été dans cet état d’esprit. Lyon est aussi une sorte d’îlot isolé et créatif. Je ne fréquente pas d’autres rappeurs que ceux avec lesquels je travaille, et bien plus important, je n’organise pas ma vie sociale autour de cela. J’ai une vision de vie, une idée de la création qui aurait sûrement été très différente si j’avais évolué dans un autre milieu. Le fait de ne pas être trop influencé, de ne pas être confronté à trop de sollicitations et de discours est un des piliers de mon évolution.
De manière générale, je prête peut-être moins d’intérêt aux oeuvres qui sont le fruit d’un travail collectif direct ou indirect comme c’est parfois le cas en art contemporain. Non pas que la collectivité freine la singularité des productions artistiques, mais lorsque soixante personnes fabriquent chacune un petit bout d’oeuvre, on a déjà quitté le domaine de l’art. L’art est un face-à-face, une confrontation entre l’artiste et ce qu’il fait. Dès lors que trop de monde est impliqué, directement ou non, cet aspect se dilue.

Le silence est un oubli (2016)

Donc la relative pauvreté de la scène lyonnaise serait une chance ?

En un sens, oui. Il ne faut pas le prendre comme un enfermement, une limite… C’est quelque chose qui est revenu souvent dans la bouche des lyonnais qui n’ont pas réussi à se faire une place à l’échelle nationale. Le fait qu’il n’y ait pas forcément de salle dédiée au rap, de labels n’explique pas forcément le manque de visibilité qu’ont rencontré ces artistes. 
Cela fait aussi écho à un problème plus profond. Aujourd’hui, les rappeurs veulent avant tout être célèbre, plus qu’être riche d’ailleurs, c’est cet aspect qui pousse beaucoup d’entre eux à se lancer. La gloire est une chose, mais elle ne prend pas forcément racine dans une nécessité humaine et artistique nécessaire. Quand on parle de devenir artiste pour soi avant tout, ce n’est pas qu’un discours ou qu’un élément de langage. Je croise de plus en plus de jeunes qui veulent se faire un nom au plus vite, sortir des projets après un an d’écriture. Ils y perdent beaucoup je pense, dans le sens où ils ne sont pas certains de pouvoir assumer leur production actuelle dans un an ou deux. Finir par ne plus se reconnaître dans ses morceaux, c’est l’un des plus grands risques du rap actuel. Vouloir à tout pris répondre à une demande, épouser une trajectoire marketing bien précise, n’a d’ailleurs pas de sens artistiquement.

Donc il faudrait attendre de gagner en maturité et en connaissance de soi pour épouser au mieux sa singularité artistique ?

Oui je pense, j’ai mis dix ans avant d’enregistrer ne serait-ce qu’un EP de cinq titres. Je vois beaucoup de gens se décourager, s’arrêter après un premier projet. Dans ce cas, le faire n’avait tout simplement pas de sens. C’est pour cette raison qu’on en revient quasi-systématiquement à la notion de nécessité, de besoin. Ceux qui exercent l’art de manière vitale se fichent de jouer devant trois types dans un bar ou dans une salle immense. Tant qu’ils sont allés au bout d’une certaine démarche, peu leur importe. YouTube est devenu notre propre chaîne de télé, et en mettant un peu de sous de côtés on peut s’affranchir de nombreux freins. Dès lors, ne pas s’investir humainement un minimum et espérer des retombées économiques ou autres est voué à l’échec.

Psaumes métropolitains (2013)

 

Le public n’a t-il pas tendance aussi à s’approprier certains artistes en devenir ? A chercher sa pépite inconnue sans souhaiter, au fond, qu’elle gagne en notoriété ?

Kacem Wapalek disait quelque chose de très juste à ce sujet dans un de ses textes. En quatre ou cinq lignes il expliquait ce rapport un peu pervers qu’ont certains vis-à-vis de la musique. Le public veut tout; sans s’apercevoir que de souhaiter à un inconnu de ne pas réussir n’a pas de sens humainement. Evidemment qu’il est très valorisant de toucher un public nombreux, de trouver un écho auprès d’un certain nombre de personnes. Mais certains ne veulent pas l’envisager ainsi, ramener à eux quelque chose qui ne leur appartient pas. On pourrait appeler cela le mythe Van Gogh: « Il est pauvre, il est fou, je trouve ça incroyable ».

« Parce qu’aujourd’hui le public, si tu l’écoutes, tu vas pas loin, hein
Tu ferais même plutôt marche arrière.
Non c’est vrai, il est pas clair
Il veut une chose et son contraire (…)
Il veut un album qui déchire mais que personne connaît
Un album pas connu mais qui déchire
Un truc introuvable mais que lui il a trouvé
Ils font tout pour t’faire connaître et une fois qu’t’es connu, ils t’aiment plus »- Kacem Wapalek

Comment envisagez-vous le futur de la diffusion des genres musicaux indépendants ?

Je pense que nous avons désormais tous les outils nécessaires à notre disposition. Dans la mesure où n’importe qui peut désormais s’intéresser à un sombre groupe de rock spé iranien des années 1960, je pense qu’il n’y a plus vraiment de progrès à faire dans ce domaine. Bien sûr, le défi réside dans l’utilisation judicieuse de ces nouveaux outils par les artistes. Puisque le lien entre ces derniers et le public est bien plus direct, des opportunités infinies peuvent être créées et exploitées. Tout cela renforce bien évidemment la qualité globale de la musique… à condition bien sûr que le public fasse un effort minimal pour s’intéresser à ces possibilités et aller au-delà de la facilité…

Quand l’empire des majors chutera, le public dansera t-il ?

C’est une bonne question, mais je pense en effet que les lignes bougent depuis quelques temps. Le public dans sa globalité commence à appréhender la limite d’un système qui projette aussi vite qu’il absorbe des artistes formatés pour ne proposer qu’un album ou deux.

Merci à Lucio Bukowski et à Guillaume pour la qualité de cet entretien