Membre iconique du collectif du nord-est parisien LTF, Lasco a entamé la construction d’une carrière à l’image de son collectif: éclectique. Entre qualité technique indéniable et volonté de transgression, le MC des Lilas a accepté de revenir avec nous sur les contrastes qu’il porte.

1/Tout d’abord, il nous semblait important de revenir sur le courant dans lequel tu t’inscris. On t’associe souvent, en effet, à l’école nord-parisienne et à son atmosphère. Te reconnais-tu dans ce mouvement sans cesse renouvelé ? 

Je pense qu’il y a bien une école du nord de la capitale. Même si elle est incarnée par des artistes assez différents, on la retrouve à travers une certaine signature technique. J’ai le sentiment d’être entré dans cet univers à travers LTF, en renforçant ma tendance à glisser des assonances et multi-syllabiques sur tous types de morceaux. Pour élargir un peu cette notion de courant, il me semble important de rappeler que de nombreuses barrières artistiques ont été cassées juste avant notre arrivée. De ce fait, j’appartiens aussi à une génération assez décomplexée, qui n’hésite plus à jongler entre plusieurs univers autrefois cloisonnés.


Lasco en introduction a capella du Grünt #27 (2016)

2/N’est-ce  pas, aussi, cette évolution structurelle qui te permet d’être assez à l’aise dans un style plus mélodieux, plus chanté ? 

Certainement, mais plutôt dans le sens où la confiance des artistes est plus importante qu’auparavant au moment de se lancer dans cette voie. J’ai toujours été tenté par le côté plus mélodieux que j’essaye d’amener sur certains de mes morceaux. Le contraste que cela implique avec une image plus technique, a pu m’attirer quelques critiques négatives à l’époque où je travaillais moins ma voix et assumais moins cette facette de mes projets. Avec le recul, je ne regrette pas cependant d’être passé par ces étapes un peu compliquées, notamment dans le sens où elles ont préparées le public à ce que je peux produire actuellement…


Dimanche soir– Lasco (2017)

3/On te retrouve néanmoins dans des registres bien plus bruts, avec une technique toujours plus travaillée…

Oui, il n’est absolument pas question d’abandonner ce qui a fait notre identité en tant que collectif; à savoir  accorder une grande importance au rap brut que tu évoques. Sur un morceau comme LTFuego, il apparaît clairement que nous avons cherché une atmosphère très ‘ »kickée » avec des influences en ce sens. Il y a toujours un certain plaisir à rentrer en studio avec la volonté de tordre une instru classique, de s’inscrire dans la continuité du hip-hop classique… Cependant, les beats de 90bpm ont été tellement utilisés que l’exigence vis-à-vis de moi-même est d’autant plus renforcée lorsque je pose dessus. Il est important d’alterner entre différentes formes de rap, de chercher à élargir ses horizons musicaux, sans aller non plus vers une forme de « package » un peu fade qui réunirait plusieurs ambiances. Le boom-bap est une valeur sûre, et le restera aussi pour cette raison

4/On sent aussi que tu franchis un cap dans la gestion de l’image que tu construis. A ce titre, les clips sont un bon exemple de ton évolution. Quel regard portes-tu sur celle-ci ? 

J’ai la chance de travailler mes clips principalement avec Paul Maillot, qui est capable d’amener une certaine signature visuelle que je trouve très intéressante. Avec une vraie recherche des couleurs dominantes, de la lumière, nous arrivons ensemble à construire petit à petit un univers visuel qui me ressemble. C’est un aspect que je juge très important, et qui est donc très réfléchi. Le plus souvent, nous essayons de réunir à l’écrit des éléments, des idées à développer sur plusieurs clips à la suite. A terme l’idée serait de construire un jeu de clins d’oeil entre les différentes réalisations, de renforcer le lien à ce niveau pour acquérir définitivement l’univers que j’évoquais.


Slalom- Lasco (2017)

5/Pour continuer sur le terrain de la perception, as-tu l’impression de renvoyer une certaine image ? Y a t-il aussi une recherche à ce niveau ? 

De manière générale je n’ai pas trop tendance à jouer, même dans les clips. Je ne cherche pas à me réfugier derrière une attitude pensée, précise ou caricaturale. Je pense que la difficulté que peut avoir le public à me cerner vient de ma propre difficulté à me référer à un certain groupe social. Je suis défini par un grand nombre d’éléments, parfois très éloignés, qui ressortent par petites touches à plusieurs niveaux. Je tire parfois profit de ces contrastes, de ce flou permanent, mais de manière générale j’apparais plutôt tel que je suis naturellement.


Yeahyeah- Lasco (2017)

6/Quel regard portes-tu sur l’épopée de LTF ?

Un projet collectif est en préparation, il permettra sans doute de distinguer plus clairement notre identité. Jusqu’ici, nous avons acquis un public assez hétérogène qui a trouvé dans nos morceaux plusieurs pistes différentes. La particularité de LTF est selon moi que ses plus grandes forces et ses faiblesses sont de même nature. Le groupe s’est longtemps suffit à lui-même, à travers une débrouille constante. Cet état d’esprit nous a lié de façon assez extraordinaire, pour un ensemble d’artistes  qui ne se connaissaient pas jusqu’à un certain stade de leurs carrières respectives.  Le nombre a aussi créé des difficultés à certaines périodes, dans notre tendance à rester parfois un peu entre nous, plutôt que d’aller chercher d’autres influences notamment. Le manque de structures suffisantes à notre activité a aussi été un frein, et nous commençons enfin à dépasser cette limité technique. Dans l’ensemble, cette aventure est extrêmement positive quoi qu’il en soit.

7/Donc LTF va revenir avec quelque chose de bien plus carré ? 

Je pense qu’il y aura en effet plus d’exigence dans la construction de nos morceaux, plus de professionnalisme du fait de nos expériences respectives et surtout plus d’homogénéité dans la qualité de notre production. Il faut bien comprendre cependant que LTF est une sorte d’écurie, et que même si les liens entre nous sont extrêmement solides, il existe de grandes différences de visions entre ses membres. Plusieurs styles s’y côtoient, tant sur la forme que sur le fond. A nous d’en tirer le meilleur pour continuer à progresser.


Kyubi- Les Tontons Flingueurs (2014)

8/Et en ce qui te concerne; que peux-tu nous dire de l’avenir ? 

J’aimerais vraiment continuer à explorer cette signature plus mélodieuse que nous évoquions plus haut; en jouant plus sur les instrus notamment. Je ne maîtrise pas vraiment le matériel nécessaire à leur composition, mais je souhaite travailler de façon plus systématique avec le beatmaker. Je commence à bénéficier de moyens artistiques plus importants, je vois cela comme une occasion d’explorer les pistes que j’ai en tête… Le blood était sorti rapidement, du fait d’une vraie volonté d’avancer sur le plan individuel et de me confronter aux difficultés de la sortie d’un projet en mon nom. Le suivant est pensé pour me faire passer un cap, il sera donc plus réfléchi dans sa globalité.


Solstice d’hiver– Lasco (2015)

Merci à Toni et Lasco pour cet entretien