De passage à Lyon pour la tournée consacrée à son album Pacifique, Disiz nous a fait l’honneur de revenir sur une carrière que l’on ne présente plus. Fort d’une longévité rare sur le devant de la scène, l’homme aux multiples facettes musicales revient notamment dans cet entretien sur l’évolution de sa démarche artistique; et sur sa perception de lui-même au travers des différents regards venus se poser sur son oeuvre. Une rencontre quasi-sociologique.

1/Avant de revenir sur Pacifique, j’aurais aimé aborder les grandes lignes de ton précédent projet: Rap Machine. Très introspectif, familial, assez référencé et porté sur le story-telling; quel est ton regard à son propos avec deux ans de recul ? 

Je ne regardes pas tant que cela ce que j’ai pu faire par le passé pour être franc. J’ai l’impression, après avoir mis énormément d’intensité dans sa conception, que chacun de mes projets ne m’appartient plus vraiment une fois disponible. Cela n’enlève cependant rien au fait que j’apprécie cet album pour le maniement assez subtil de la nostalgie auquel je pense être parvenu.

2/Au niveau de l’écriture à proprement parler, mais aussi de sa signature en terme de mélodies, Pacifique se caractérise par une diversité très rare. N’est-ce pas là une forme d’aboutissement de ta carrière ? 

Là où je pense avoir en effet atteint un stade intéressant, c’est dans la réflexion musicale qui vient souligner le texte. J’ai vraiment tenté de penser chaque détail instrumental en ce sens, ce que j’avais à l’esprit depuis plusieurs projets déjà. La cohérence de Pacifique réside donc, assez paradoxalement, dans la diversité de ses morceaux et dans ce fil conducteur au niveau de la mélodie. L’esprit général, la démarche poussée à son paroxysme, qui guide l’album est donc le lien nécessaire et incontournable à sa compréhension.

La cohérence de Pacifique réside dans la diversité

3/Ta carrière est remplie de prise de risques… N’as-tu pas atteint, cependant, une forme d’équilibre sur cet aspect ?

Disons plutôt, que si la prise de risque a toujours été un moteur, j’ai le sentiment de m’en être pleinement donné les moyens. J’avais déjà tenté de m’émanciper de la sorte avec l’album Dans le ventre du Crocodile (2010, intervenu dans la foulée de sa mise en retrait vis-à-vis du rap ndlr). Il y avait cependant trop d’éléments susceptibles de me freiner à l’époque. Se couper un peu du regard de l’auditoire, être plus acteur de la démarche; l’assumer finalement, donne le côté émotionnel fort que je recherchais. Je pense qu’on ne peut réellement tricher sur ses émotions. Les placer au centre du projet a donc apporté ce petit surplus de naturel qui avait pu faire défaut à l’époque. Dès lors, si ces émotions sont au centre de ma démarche, qui va juger de la légitimité de ma colère par exemple ? Placer le curseur sur ce point fait que Pacifique gardera une place à part dans ma carrière.

4/J’aurais aimé revenir à ce propos sur l’album Extra-Lucide. Compte tenu des similitudes existantes entre cette démarche passée et celle de Pacifique, pourrais-tu nous décrire avec le recul l’élément auquel tu prêtes le plus d’importance sur ce projet ?  

Le fait d’avoir grandi dans les années 1980, d’avoir connu l’essor de la belle pop music, celle qui magnifie certains éléments de la production underground pour la rendre compatible avec un public de masse, a une grande  importance ici. Cette forme de fusion a été beaucoup décriée, mais je la trouve profondément belle. Prince, Madonna, George Michael sont tous parvenus à donner un côté très lumineux à leur production. Ce prisme, j’ai finalement toujours essayé de le transposer à mes projets; qui eux n’ont rien de pop sur le papier. Le manque de moyens et d’expérience musicale ont fait que cela a mis du temps à prendre la forme que j’imaginais. Et puis, l’aspect sociologique a eu une très forte incidence sur ma carrière. Je me suis autorisé à faire du rap plutôt qu’un autre genre ou quelque chose de plus mélangé, dans le sens où la société attendait cela de moi en tant qu’artiste métisse venu de banlieue. Avec Extra-Lucide je pense que j’ai vaincu pour la première fois cette barrière inconsciente, en allant au bout d’une certaine dynamique. Je pense pouvoir aller plus loin encore, c’est ce sur quoi je travaille actuellement…

5/Il y a un autre élément textuel fort qui traverse ton oeuvre: le contraste quasi-permanent entre une déception chronique vis-à-vis de la nature humaine, et une naïveté qui frôle souvent celle de l’enfance. Ta vision a-t-elle changée au fil des années sur ces deux points ?

Je ne souhaite vraiment pas faire de psychologie à deux balles, mais j’ai l’impression de me trouver à un carrefour de réflexion sur plusieurs aspects de la vie, sociologiques notamment. Cela peut paraître assez convenu dit ainsi, mais c’est pourtant quelque chose de très présent. Pour en revenir à la naïveté de l’enfance, je me suis surtout interrogé sur l’instinct que l’on perd peu à peu en quittant cette phase de l’existence. Le fait d’être encore abrité, de ne pas avoir été encore modelé par la société en fonction de multiples critères, est assez fascinant je trouve. La puissance de l’esprit à cet âge est la source principale de la nostalgie qui traverse parfois mon oeuvre. Il y a là quelque chose qui relève du baume, de la protection contre les côtés immondes et immoraux du monde qui m’entoure. Ce n’est pas un aspect forcé ou pensé comme tel, il y a sincèrement dans la naïveté enfantine une bouée de sauvetage à la noirceur qui pourrait engloutir mes textes sans elle.

6/L’aspect visuel qui englobe ton oeuvre a toujours été très travaillé, peux-tu nous éclairer sur la pochette de Pacifique; créée avec l’artiste Ojoz. 

Mon premier album mis à part, j’ai toujours cherché à mûrir l’aspect esthétique des choses que je produit. J’ai une vision de mon métier que l’on pourrait assimiler à de l’art total. Mettre de l’art à chaque niveau est plus qu’une option, un objectif quasiment vital car c’est une question d’intention. Travailler sur le plus petit détail, sur ce que le public ne voit pas est déjà très important à mes yeux; la pochette est donc quelque chose de quasiment central. Pour celle-ci, il a cependant été assez difficile de trouver un fil directeur. Pacifique était un album sans concept, centré sur les émotions comme nous l’avons évoqué plus haut, et donc assez difficile à résumer en une image. La photo retenue n’était donc qu’un test à l’origine, avec une certaine atmosphère qui me plaisait mais mon regard me freinait. Le collage s’est imposé par la mise en abîme que permettait l’apposition d’une simple vague, symbole d’émotion à mon sens.

7/On retrouve la même démarche dans la réalisation de tes clips, peux-tu nous en dire un mot ? 

J’ai la chance de travailler avec des gens extrêmement exigeants, mais pour un clip comme L.U.T.T.E. j’essaye d’insuffler un état d’esprit un peu particulier. Nous travaillons à ce que chaque plan ait un sens, un apport vis-à-vis du texte ou des autres images. Dans l’absolu, si cette image n’a pas un sens accessible, elle se doit d’être simplement et entièrement belle. La difficulté réside donc dans l’élimination du superflus, l’attendu, l’inutile et nous essayons de travailler dans ce sens.


L.U.T.T.E (2017)

8/Dans un de tes premiers titres marquants, Jeune de Banlieue (2005 ndlr), tu regrettais le manque d’évolution dans le rôle dévolu aux artistes issus des quartiers. Un constat que tu appliquais à toutes les formes d’art. Ton parcours te donne t-il l’impression d’avoir déjoué ce carcan ? 

Je dresse le même constat aujourd’hui, même si j’estime avoir heureusement pu vaincre certaines de ces barrières à titre personnel. Sans sombrer dans la victimisation, je pense sincèrement qu’il y avait là un défi évident à relever pour les artistes comme pour les médias, et qu’aucune de ces deux entités n’a su se montrer à la hauteur. Il y a un état d’esprit profondément repoussant qui persiste dans le traitement médiatique de l’art, une vision selon laquelle un artiste ne peut vraiment s’épanouir en dehors de la case dans laquelle on l’attend. On lui prête toujours un pedigree, influencé par l’origine sociale et la couleur de peau entre autres, des clous en-dehors desquels il ne faut surtout pas s’aventurer. C’est pour cela que le cinéma français n’évolue pas, et que la littérature française peine à évoluer elle aussi, dans leurs globalité. Mon discours n’a absolument pas vocation à adhérer au « tous pourris »; il existe une multitude de gens intéressants, d’initiatives de tous types qui apportent quelque chose au milieu artistique français. Mais il y a une révolution de la pensée à mener, une transformation profonde à faire car on reste aujourd’hui dans une forme de médiocrité. Je me souviens d’avoir fait face de nombreuses fois à des intervenants, sur les plateaux télés, qui tentaient toujours de me rattacher à des thèmes prêtés communément au rap comme la banlieue ou la criminalité. Quel que soit l’angle avec lequel j’abordais mes textes on m’y ramenais.

9/Un de tes premier albums avait pour titre Les Histoires Extraordinaires D’Un Jeune De Banlieue. Treize ans plus tard, à quoi ressemble l’histoire extraordinaire de Sérigne ? 

Je ne sais pas si l’on peut parler d’histoire extraordinaire… J’avais finalement tout pour me retrouver rapidement en situation d’échec. Sans forcément m’en rendre compte j’ai peut-être un peu conjuré le sort. Je ne me sens pas nécessairement accompli, plutôt déconstruit ce qui est assez différent. J’ai voulu déconstruire les habitudes, le regard que je pouvais porter sur moi-même, ce qui crée nécessairement des difficultés que l’on imagine facilement. Bien au-delà des notions matérielles, je crois modestement avoir réussi à bâtir quelque chose qui vit.

Merci à Disiz, son manager, High-Lo, Julien et Guillaume pour cet entretien. Photos: Guillaume Hyvernat, Adrien Dupin