Avec Enfants Terribles, son deuxième album, le groupe breton a certainement acquis bien plus qu’on ne l’aurait imaginé. En gagnant en légitimité et en assurance, il a réaffirmé l’existence de possibilités artistiques infinies pour ceux qui font vivre la scène française. Entre style décalé, lyrics incomparables et remise en question du fond autant que de la forme, Columbine a réussi le pari audacieux de décrire une époque aussi belle que paradoxale et cruelle. Le tout, avec en arrière-plan, le véritable élément central de ce projet: l’ennui tenace et pesant dans lequel se reconnaîtra certainement une partie de la génération des rennais.

Le style Columbine était déjà bien affirmé avant la sortie d’Enfants Terribles. Entre une légère dose d’(auto-)dérision parfois mal comprise et ce petit quelque chose indescriptible qui a fait son charme, on savait le collectif scruté à l’heure de la confirmation. Au centre d’un clivage bien plus vieux qu’eux, les bretons ont en effet toujours dû composer avec les critiques que n’a pas manqué de générer une identité relativement incomparable. Au sein d’un milieu qui peine toujours à se détacher de l’esprit «street» érigé par ses ainés; l’arrivée tonitruante d’un groupe responsable d’une oeuvre entourée d’éléments relativement absurdes pour la scène actuelle, et souvent crus a fait l’effet d’une petite bombe. Certes, on retrouvait par endroits un certain nombre d’inspirations de multiples natures, mais la démarche était indéniablement le fruit d’un tâtonnement autodidacte qui a permis au groupe de mieux définir ses propres envies musicales. A ne pas mettre entre toutes les mains, donc, mais brillant par moments; les premiers morceaux de Columbine avaient aussi de quoi interpeller grâce à des instrus extrêmement travaillées et parfois assez surprenantes réalisés dans la chambre de Chaman.

Et si Clubbing for Columbine (sorti à la seconde même du passage à l’année 2016) restera certainement comme une esquisse de ce style si affirmé que nous évoquions, Les Prélis suffisait presque entièrement à générer une certaine attente quand à l’évolution de ces OVNIS, plus proches d’artistes conceptuels que des freestyleurs attachés au boom-bap d’antan. Cela, avec comme principal moteur de curiosité, des rimes déroutantes, sans cesse décalées et bancales qui donnaient à ce projet une tonalité assez novatrice. À l’opposé d’une école à la technique lisse et aux structures clairement définies, les rennais ont incontestablement généré l’attention en piquant au vif un public habitué aux tonalités et rimes trop rarement teintées de prises de risques. Une originalité globale, tant les textes très imagés, faussement naïfs et abstraits en ont séduits plus d’un. Après ce premier éloge de l’ingrate adolescence lycéenne, il était nécessaire d’affiner les choix musicaux; et surtout de confirmer dans une voie en partie explorée par le lointain voisin caennais Orelsan sur son premier album, Perdu d’avance (2009).

Et de fait, le style s’est clairement affiné d’un album à l’autre. Bien plus mature, le projet n’a plus rien d’enfantin dans la construction; au point même de nous faire douter du choix de son nom. Mais au-delà de ce gain de maturité, Enfants Terribles est avant tout un album à part (Extra-Terrestre dirons certains) car il raconte quelque chose de si banal qu’il en devient excessivement beau. Un mode de vie aussi bancal que les rimes qui le décrivent, organisé autour de l’absence triste de sorties de fin de semaine. L’une des autres particularités du groupe est d’ailleurs de n’avoir jamais revendiqué d’attaches territoriales fortes. Tout juste se sont-ils contentés d’assumer le statut d’artistes venus d’une ville banale à l’allure bien moins urbaine que celle des places fortes du rap hexagonal. C’est sans doute l’une de ses forces, le collectif vient à la fois de nulle part et de partout. Erigés en porte-drapeaux d’une jeunesse française péri-urbaine et rongée par l’ennui, les rennais incarnent là aussi un décalage avec leurs pairs de la même génération issus de l’hyperactif milieu parisien. Triste, naïf et peut-être un peu dénué de sens, le monde de Columbine est celui des adolescents un peu trop vieux pour ne plus se préoccuper de l’avancement de rêves auxquels ils refusent encore de renoncer. Un état d’esprit aussi complexe, que bien défini par le concept d’été triste.

Et c’est donc cela que nous retiendrions de cet album. Du morceau éponyme à Les caméléons, cette envie paradoxale de tuer le temps marque chaque couplet. Entre l’univers surréaliste de College Rules et l’idée de différence largement rappelée sur Châteaux de sables, les bretons ont su jouer habilement des images familières de leurs contemporains. Ils l’ont fait, avec un vocabulaire lui-même très influencé par leurs heures passées sur internet. Peu importe la forme au fond, dans le rejet le plus pur des contraintes extérieures Columbine a grandi dans un milieu qui l’a musicalement conditionné.

Car au fond, peut-être ont-ils bien compris que les centres-ville sont partout les mêmes, l’usage du smartphone tout aussi abusif et surtout que leur jeunesse a été rythmée par mêmes mythes, fantasmes et événements que leurs fans. En apposant successivement ces mêmes images, les bretons ont su reproduire le film quotidien de ceux qui les écoutent. Un film teinté de fierté autant que de gêne, de belles illustrations autant que de considérations bien plus négatives. Enfin, le fait de sentir les effets du bouleversement partiel de leur existence liée à la notoriété est un vrai plus. Comme meilleure preuve, une interlude énigmatique et symbolique. Une belle année est-elle finalement une année à perdre son temps ? Le prochain projet sera t-il marqué par de plus nombreuses certitudes ? Aura t-on de nouveau droit à ce vocabulaire simple mis au service d’images aussi vraies que teintées d’émotions ? Au-delà de ces interrogations, le plus important sera certainement de conserver cette relative inaccessibilité. Et surtout, de garder ces interprétations un peu bancales, qui interrogent autant qu’elles touchent.