La carrière d’Alpha Wann, entamée à l’aube des années 2010, s’est toujours construite dans la pénombre. Longtemps comparé à ses plus proches comparses, toujours considéré comme l’un des plus doués de sa sphère, le MC du XIVè arrondissement a souvent été mis en avant, dans les cercles d’initiés. Son nom, n’a ainsi eu de cesse de résonner discrètement sur les plateformes, de connaisseurs en connaisseurs. Stable, quand d’autres membres de L’Entourage suivaient des chemins plus ou moins sinueux, le Don a pu se frayer un chemin vers les hautes-sphères du rap français. Dans un milieu toujours plus rémunérateur et compétitif, il s’apprête discrètement à recevoir un premier disque d’or pour UMLA. Revenir sur un parcours, fais de coups d’éclats mais sans tapage, nous semblait pertinent.

Remarqué très tôt dans les premiers EPs d’1995, Alpha Wann s’y faisait plus discret que Nekfeu ou Sneazzy. S’il rejette désormais certains morceaux de cette période, il en conserve le principal allié de son aventure solo: le producteur et co-fondateur de Don Dada, Hologram Lo. Désormais connu sous son véritable prénom, Louis, ce dernier aura été l’un des grands artisans de UMLA. 

« Juste un passionné, c’qui me fait vivre me tue
J’respire ce truc comme un oxygène empoisonné » Ça Raisonne

L’aventure 1995 achevée par une grande tournée en 2013, le rappeur du sud-parisien se lance dans la confection d’un premier EP. L’année suivante paraît donc Alph Lauren, premier du nom et d’une série en trois chapitres publiés tous les deux ans. La trilogie, de très bonne facture, s’est construite aux confins d’une scène globalement animée par un objectif de succès commercial. 

L’un des paradoxes du Phaal, réside dans la rareté de ses apparitions et dans l’impact qu’ont chacune d’entre elles auprès de publics plus ou moins larges. Son featuring avec Makala sur Varaignée pt.2 avait séduit les plus pointus; tandis que toute apparition avec Nekfeu a pu lui donner systématiquement accès à un plus grand nombre d’auditeurs, sans toutefois lui faire bénéficier d’une surexposition. Oscillant des Grünt aux productions (très légèrement) plus accessibles au grand public, le MC a toujours semblé sur une pente ascendante lorsqu’il mêlait son style à celui d’autrui. 

Les premiers projets solo offraient, en eux-même, des couleurs différentes. Surtout, ils se distinguaient aussi par la pérennité, qu’ils ont pu offrir à cette forme de rap conçue pour durer, une sorte de route vers un tout autre échelon. Déjà loué pour sa technique de rime, Alpha Wann allait donc franchir un cap incontestable avec la sortie de son premier projet solo. 

LouvreAlpha Wann (2018)

Aujourd’hui reconnu comme l’héritier d’une école si chère au rap dit « technique », Alpha Wann ne peut être résumé par ce terme passe-partout derrière lequel chacun voit ce qui lui plaît. Non, le Don incarne le sommet des placements originaux, des multisyllabiques millimétrées et des flows pensés pour innover tout en conservant une certaine cohérence. Rien d’étonnant, à ce que l’on retrouve ce perfectionnisme et cette fausse insolence sur l’intro de la seconde piste: Starsky & Hutch. 

« Eh, j’ai passé trop d’temps à travailler un style incroyable pour l’partager avec n’importe qui comme ça ».

Très cohérente, la structure de UMLA permet de comprendre pourquoi les titres présents sur Alph Lauren III ont été écartés de l’album. Les dix-sept titres sont agencés autour d’un fil conducteur bien pensé, résumé par le fameux dicton « Une main lave l’autre ». Répété plusieurs fois à travers différents titres, le proverbe ancien accompagne harmonieusement une très large introspection de l’artiste. Si les fans de longue date ont été largement rassasiés par l’album, un public plus large a pu être interpellé, notamment à travers certaines rimes très imagées développées par Phaal. On retient à ce titre, la fameuse ligne du Piège: « Tu l’appelles Mère Patrie, je l’appelle Dame Nation ». 

On l’aura compris, malgré les critiques liées à une stratégie de promotion très légère, le bilan d’UMLA est extrêmement positif. Les mois ayant suivi la sortie, ont ainsi été théâtre d’un nouvel engouement pour l’ensemble de l’oeuvre d’Alpha Wann. Surtout, on pressent un changement dans la façon dont chacune de ses apparitions sont perçues et l’annonce d’un premier Disque d’or, un an et demis après l’album, n’a ainsi surpris personne. Le passage chez Colors pour proposer un morceau inédit, a été plus largement salué que tout autre sortie de single au cours de sa carrière. De même, chaque featuring mentionnant son nom en 2020, a été scruté avec attention. Particulièrement exposé sur les projets de Laylow et Sneazzy; il a aussi participé à la bonne réception de l’EP proposé par Infinit’ il y a quelques semaines. 

Reste, qu’un mot revient particulièrement au sujet d’UMLA, celui de « classique ». Aux débats ayant confrontés la qualité intrinsèque du projet à sa diffusion; seul le temps pourra offrir des éléments de réponse objectifs. En attendant de savoir si l’album sera un jour cité comme une large source d’inspiration générationnelle, on peut s’interroger sur son statut dans la futur carrière du MC. Alors, point d’orgue d’une carrière discrète et flamboyante, ou point de départ d’une flopée de projets hors-normes ? A quelques streams du disque d’or, Alpha Wann nous aura déjà permis de saluer l’une des victoires symboliques d’un rap de niche. «  Encore un son qui passera pas sur Sky’; et alors ? «  

Luc Fournel et Adrien Dupin, 6 mai 2020